Les horaires d’ouverture des commerces sont devenus un véritable casse-tête pour les commerçants comme pour les employés. Travailler de plus en plus d’heures? Ceux qui sont en faveur répondent que le client est roi, ceux qui s’y opposent font valoir qu’il y a des limites. Un sujet épineux.

Tout commerçant le sait : pour prospérer et réussir dans le milieu, il ne faut pas compter ses heures. Service à la clientèle oblige, le commerce de détail impose de travailler quand le client ne travaille plus.
Mais la vague des grandes surfaces, qui affichent des horaires élargis, et le nombre croissant de commerces ouverts 24 heures, poussent le concept des heures d’ouverture vers de nouveaux sommets.
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Le débat à ce sujet — qui refait surface épisodiquement depuis des temps immémoriaux — s’est cristallisé l’an dernier. En août, le groupe Cadillac Fairview soulevait un tollé en imposant aux locataires de ses centres commerciaux des horaires étendus à 21 heures les lundis, mardis et mercredis soir (et non plus seulement les jeudis et vendredis) et une ouverture le dimanche dès 10 heures jusqu’à 18 heures.
Un autre géant des centres commerciaux, Ivanhoé Cambridge — qui appartient à 100 % aux contribuables québécois par la Caisse de dépôt et placement —, emboîtait le pas à peu près au même moment pour ensuite revenir, partiellement, sur sa décision. Aujourd’hui, Cadillac Fairview maintient ses nouveaux horaires et se félicite des retombées «très positives» de sa politique, affirme Agnès Velenosi, directrice du marketing régional, qui ajoute toutefois que le groupe ne souhaite pas faire d’autres commentaires sur la question… Le débat serait-il clos?
Pas aux yeux des commerçants et des employés! Charles Durand, vice-président des opérations au sein de la Maison Simons, explique pourquoi son groupe s’oppose à la décision de Cadillac Fairview. «Si nous reconnaissons qu’il y a un certain besoin du marché [quant aux heures d’ouverture prolongées], ce besoin n’est pas encore clairement identifié. Par ailleurs, nous avons à cœur le bien-être de nos employés. Nous avons donc estimé que ce n’était pas une démarche profitable pour l’entreprise.»
«Les horaires représentent une nouvelle forme d’imposition, croit Daniel Beaupré, Ph. D. en gestion et professeur à l’Université du Québec à Montréal. Les gens sont contraints à faire plus d’heures et ceux qui ne peuvent pas assumer ce rythme sont forcés de quitter leur poste… Pour ceux qui acceptent ces horaires élargis, travailler le soir veut dire fermer la caisse, équilibrer les chiffres. Cela représente plus de stress pour l’employé. Passer de vendeur à gérant n’est pas à la portée de tout le monde. Cela ne fait que complexifier la gestion des ressources humaines.»
«En matière de gestion des ressources humaines, harmoniser la vie privée avec les exigences du service à la clientèle devient un peu plus complexe», résume Charles Durand.
Car, pour les employés, travailler le soir et les fins de semaine ne favorise pas la vie de famille. Quand on sait que la main-d’œuvre dans le commerce de détail est très largement féminine, on mesure l’importance de la conciliation travail-famille et son impact sur la gestion du personnel. «Travailler le soir, encore faut-il pouvoir se le permettre, fait observer Daniel Beaupré. Si les employés doivent payer une gardienne pour s’occuper des enfants pendant qu’ils travaillent, le coût supplémentaire que cela engendre sera-t-il couvert par leur salaire?»
«Je ne vois mes enfants que lorsque je m’accorde une demi-journée de congé», raconte Eloy Malpica, gérant d’un dépanneur ouvert tous les jours de 7 heures à 23 heures. «Quant aux vacances, impossible d’en prendre!» Et même s’il peut se faire remplacer au besoin, Eloy, qui travaille de 7 heures à 15 heures ou de 15 heures à 23 heures selon le jour, regrette de ne pas pouvoir passer plus de temps avec sa famille.
Le respect de la vie de famille était aussi au centre du conflit à la Société des Alcools du Québec (SAQ). Éric Forget, délégué régional de Montréal pour le Syndicat des employés de magasins et de bureaux de la SAQ (SEMB-SAQ), rappelle que, par cette grève, les employés de la SAQ voulaient défendre les acquis et trouver une meilleure conciliation travail-famille. «Actuellement, les membres du personnel à temps plein travaillent du jeudi au lundi et du mercredi au dimanche. Ils ne voient jamais leur famille la fin de semaine.»