Il y a 15 ans, Bell Canada régnait encore sur le Québec comme un monarque sur son royaume. L’industrie de la téléphonie s'ouvrait à peine à la concurrence. Aujourd'hui, les Québécois ont l’embarras du choix lorsqu’il est question de passer un coup de fil. Et on n’a encore rien vu.

Il y a quelques années, qui aurait pensé que les Québécois utiliseraient Internet pour téléphoner? Et que des entreprises fournissant ce service seraient situées aux États-Unis? «Yahoo! et Google offrent la possibilité de téléphoner en Amérique du Nord pour quelques cents par minute au moyen d’une connexion Internet haute vitesse, d’un micro et d’une webcam. La concurrence s’internationalise», observe Louis Rhéaume, consultant et associé principal à Infocom Intelligence, à Montréal, qui compte notamment Bell Canada et Rogers Sans-fil parmi ses clients.
Pour faire ses appels interurbains à l’extérieur du Canada, Louis Rhéaume préfère le logiciel de téléphonie Internet Skype. Le service est gratuit entre utilisateurs du logiciel, mais payant lorsque l’un des interlocuteurs utilise un téléphone traditionnel. Outre le téléphone classique, Louis Rhéaume utilise aussi un appareil cellulaire. Ses conversations téléphoniques sont ainsi acheminées grâce à plusieurs technologies : les bons vieux fils métalliques sur les poteaux, la téléphonie sans fil et Internet.
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Pour comprendre cette évolution industrielle et technologique, une petite leçon d’histoire s’impose.
À Boston, en 1876, Alexander Graham Bell, un Ontarien d'origine écossaise, a déposé le premier brevet pour le téléphone. Il a donné son nom de famille à une entreprise qui domine toujours le marché au Québec et en Ontario. Aux XIXe et XXe siècles, le Canada s'est hissé au rang de champion de la téléphonie sur fil métallique. Quelques entreprises monopolistiques se sont partagé le vaste territoire de l’unifolié.
En 1992, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), l’organisme fédéral qui réglemente entre autres la téléphonie, a aboli les monopoles dans l'interurbain au pays. La Loi sur les télécommunications, entrée en vigueur en 1993, a prévu d’autres ouvertures à la concurrence, notamment en téléphonie cellulaire. Au même moment, Internet est devenu un phénomène grand public (et nullement réglementé). En 1997, le CRTC a étendu la libéralisation à la téléphonie locale, c’est-à-dire aux lignes résidentielles, qui ont longtemps été la chasse gardée de Bell et consorts. L'année suivante, la société Téléglobe Canada a perdu son monopole sur les télécommunications outre-mer.
Depuis 2003, VoIP (pour Voice over IP, une technologie qui utilise le protocole IP)fait fureur auprès des consommateurs : en transformant la voix en données numériques comprimées, cette technologie permet de téléphoner au moyen d'Internet et à faible coût.
«Depuis qu’il y a de la concurrence, le téléphone n’est plus le téléphone, c’est une application informatique parmi d’autres», souligne Jean-Guy Rens, un consultant spécialisé dans les télécommunications et associé principal chez Sciencetech Communications, à Montréal. À preuve, Bell se désigne aujourd’hui comme une entreprise de technologies de l'information et non comme un opérateur de téléphonie, remarque Jean-Guy Rens.
Les câblodistributeurs se mêlent aussi de téléphonie. Vidéotron a lancé un service de téléphonie sans fil en août 2006. Un an auparavant, l'entreprise inaugurait un service de téléphonie par câble qui utilise une technologie IP. «Nous avions 383 000 clients au 30 septembre 2006», déclare Isabelle Dessureault, vice-présidente aux communications, à propos de la téléphonie par câble. «Ce sont principalement d'anciens clients de Bell Canada qui ont migré chez nous pour un service de première ligne, non pas en complémentarité.» Autrement dit, ils ont carrément abandonné le service local de Bell.
Les nouveaux joueurs sont ce qu’on appelle dans le jargon des «opérateurs sans infrastructures». Vidéotron possède certes un réseau câblé, mais loue le réseau sans fil de Rogers. Même le détaillant d'alimentation Loblaws offre la téléphonie sans fil, en louant le réseau de Bell Mobilité. «On s'attend à ce que Canadian Tire se lance aussi dans ce créneau», observe Louis Rhéaume.
Perdre le fil
Luc Delorme est un sacré chanceux. «Je peux voir les nouvelles technologies sans fil qui émergent un peu avant qu’elles n’apparaissent sur le marché. Un an ou deux avant qu’Internet sans fil WiFi soit partout, nous étions déjà des experts!»
«Nous», c’est l’équipe du Centre de recherches sur les communications Canada (Industrie Canada), à Ottawa, où Luc Delorme est ingénieur de recherche. Il a été embauché au printemps 2003 avec pour bagage un baccalauréat en génie électrique de l’Université d’Ottawa.
La prochaine nouveauté à venir sur le marché : WiMAX (Worldwide Interoperability for Microwave Access), «un système similaire à la téléphonie cellulaire qui, au moyen de tours et d’antennes, peut desservir la clientèle d’une région assez étendue, explique l’ingénieur. Un hot spot WiFi peut couvrir quelques centaines de mètres. Avec le WiMAX, on peut couvrir une dizaine de kilomètres. D’ici un an, ce sera partout au Canada.»
Luc Delorme est convaincu qu’au cours des prochaines années, l’essentiel de la création d’emplois en téléphonie se produira dans le sans-fil, au Canada comme ailleurs dans le monde. «Dans beaucoup de pays, notamment en Afrique et en Amérique du Sud, il n’y a aucune infrastructure filaire et la plupart des fournisseurs n’ont pas l’intention d’en installer, observe-t-il. Tout le monde veut de la mobilité, partout.»
Au cours de la dernière année, Vidéotron a créé de nouveaux postes correspondant à des titres d’emploi qui n’existaient pas auparavant : gestionnaires marketing de produits et de contenus sans fil, spécialistes de la technologie IP (analystes et directeurs de réseau, ingénieurs de projets, etc.).
Ça bouge aussi du côté de Bell et de TELUS. «Dans les années 1990, ces entreprises ont créé ce qu’elles appellent les «départements de services professionnels», de façon à se doter d’une culture des technologies de l’information (TI), indique Jean-Guy Rens. Soit elles embauchent énormément pour ces services professionnels, soit elles acquièrent de petites compagnies spécialisées en services IP, par exemple.» Ces petites entreprises sont souvent peu connues du grand public. Sofiène Affes, de l’INRS-Énergie, Matériaux et Télécommunications, donne l’exemple d’OZ Communications, à Montréal, qui se spécialise dans les solutions courriels et messagerie instantanée pour cellulaires.
La convergence des technologies mobilisera beaucoup d’effectifs au cours des prochaines années, croit Sofiène Affes. «Je vous donne un exemple. En circulant en voiture, vous voulez téléphoner à quelqu’un. Votre appareil sans fil utilise la technologie cellulaire d’aujourd'hui. Vous vous arrêtez ensuite dans un cinéma ou un centre commercial pour brancher votre téléphone sans fil à Internet grâce à la technologie WiFi ou WiMAX. L’appareil reconnaîtra-t-il lui-même qu’il doit basculer du cellulaire à Internet? Et comment cette connexion va-t-elle basculer? De beaux défis technologiques se posent. C’est ce qui créera des emplois au cours des prochaines années, pour les aspects logiciel, matériel et contenu.»
Entendu?