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Tendances
Le speed jobbing

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Tout comme le speed dating, une façon très «nouveau millénaire» de rencontrer l’âme sœur en éjectant subito presto les indésirables, le speed jobbing confronte candidats et recruteurs le temps d’entretiens éclair. Formule révolutionnaire… ou McRecrutement?

par Jean-Sébastien Marsan


Magazine Jobboom
Vol. 6 no. 6 juin 2005


Dans un bar ou un restaurant, une agence de rencontres fait défiler des célibataires. Chaque candidat à l’amour n’a que quelques minutes pour se mettre en valeur face à un autre solitaire. Lorsqu’une rencontre éclair est concluante, les deux partenaires minute se donnent rendez-vous pour un tête-à-tête plus classique.

Ça, c’est ce que les anglophones appellent le speed dating. L’an dernier, l’entreprise de recrutement montréalaise VoiceJob a adapté la formule au monde de l’emploi : dans un restaurant, autour de quelques tables, les candidats ont huit minutes top chrono pour conquérir les employeurs. VoiceJob a baptisé le procédé speed jobbing et en a réservé la marque de commerce (nulle autre entreprise ne peut l’utiliser au Canada ou aux États-Unis).

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L’automne dernier, Hicham El Ouali, un étudiant au baccalauréat en administration des affaires à HEC Montréal, a participé à un speed jobbing organisé par l’équipe de VoiceJob. Et il a obtenu l’emploi qu’il cherchait : un poste d’agent de service à la clientèle dans une boîte de marketing.

«On nous avait donné rendez-vous à différentes heures et j’étais dans le groupe de 11 h, raconte-t-il. Dans le restaurant, le speed jobbing débutait lorsqu’on s’assoyait à une place qui nous était assignée : un candidat rencontrait alors les représentants de la Banque Nationale, par exemple, tandis qu’un autre rejoignait les gens d’ING Canada. Après huit minutes, une cloche sonnait, on se levait et l’on passait à la table à notre droite.» Le tout a duré près d’une heure et demie (soit dix entrevues de huit minutes).

«Les employeurs étaient bien préparés, ils avaient des questions très précises, déclare Hicham El Ouali. Ils savaient que les candidats étaient aptes à faire le travail, puisqu’il y avait une présélection.»

Avant les entrevues éclair, les employés de VoiceJob n’avaient retenu que les candidats qui correspondaient le mieux aux besoins des entreprises clientes. Celles-ci se concentrent dans quelques secteurs d’activité : assurance, banque, finance, service à la clientèle. Autrement dit, un speed jobbing n’est pas un fourre-tout, mais un exercice ciblé, réglé au quart de tour.

«Il faut bien spécifier qu’on n’engage pas quelqu’un en huit minutes, mais on rencontre quelqu’un en huit minutes.»
— Hakim Chikh,
Président, Voicejob

«Le speed jobbing vient répondre à un besoin de rapidité, déclare Hakim Chikh, président de VoiceJob. Il faut bien spécifier qu’on n’engage pas quelqu’un en huit minutes, mais on rencontre quelqu’un en huit minutes.» L’entreprise décide ensuite si elle souhaite une deuxième entrevue avec un candidat.

Rendons à César ce qui appartient à César : il y avait un précédent. En 2003, Caféboulot, une division de la firme de placement Adecco de Québec, a organisé deux «speed dating de l’emploi» à Québec avant d’abandonner la formule. La logistique était trop complexe et les employeurs n’ont pas manifesté un enthousiasme contagieux, selon les organisateurs.

Le pour et le contre

Hakim Chikh affirme que le service qu’offre VoiceJob est concurrentiel face aux autres sous-traitants du recrutement. «Les entreprises qui font affaire avec des agences de placement comme Adecco, Kelly ou Quantum doivent les payer entre 12 et 15 % du salaire annuel du poste pourvu, indique-t-il. Pour un poste dont le salaire est de 30 000 $ par année, ça leur coûte donc jusqu’à 4 500 $. Tandis qu’avec nous, une journée de speed jobbing leur coûte de 1 500 $ à 2 500 $.» Une seule séance de speed jobbing permet à un employeur de recruter six ou sept candidats, selon lui.

«Le speed jobbing, c’est pour les postes standards [des emplois peu spécialisés], soit la majorité des emplois offerts au Québec, précise Hakim Chikh. Ce n’est pas pour des postes de cadres ou d’ingénieurs, où il faut des entrevues beaucoup plus approfondies.»

À la fin de mars, le Magazine Jobboom a sollicité les commentaires de professionnels du recrutement et de la gestion des ressources humaines, notamment les firmes montréalaises Accountemps, OfficeTeam, Mercer et Robert Half Legal. Aucune n’avait entendu parler du speed jobbing.

Mode ou service novateur? Difficile à dire. Directrice de la recherche à la Télé-université (Université du Québec) et spécialiste de l’économie du travail, Diane-Gabrielle Tremblay ne connaissait pas davantage la formule lorsque nous avons communiqué avec elle. Sa réaction immédiate : «Une entrevue de huit minutes, c’est superficiel, mais c’est peut-être mieux qu’un CV. Pour certaines personnes, ça peut représenter une chance supplémentaire [de se faire valoir devant un recruteur] et l’occasion de s’habituer aux entrevues de sélection.

«Il ne suffit pas d’avoir un CV avec de bonnes compétences, poursuit-elle. Le savoir-être, les rapports sociaux et le travail en équipe sont très importants. Dans un contexte comme le speed jobbing, on voit peut-être mieux le comportement social des individus.»

Angelo Soares, professeur de gestion des ressources humaines à l’École des Sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal, refuse pour sa part d’accorder la moindre valeur au speed jobbing.

«Je trouve ça aberrant, dit-il d’emblée. Pour une raison bien simple : en entrevue, il y a ce qu’on appelle des biais de perception. Les gens qui rencontrent quelqu’un en quelques minutes s’appuient sur leurs premières impressions. Et les premières impressions nous trompent souvent, nous n’avons pas assez d’informations pour porter un jugement sur une personne. Dans une entrevue, il faut plus que quelques minutes pour briser cette première impression, pour démontrer nos compétences d’une manière plus détaillée.

«Aujourd’hui, les gens veulent que tout se passe vite, déplore Angelo Soares. Pour moi, le speed jobbing, c’est du McRecrutement.»

En emploi comme en amour, certains préfèrent prendre leur temps, tandis que d’autres...


La bonne impression

À compétences, formations et expériences de travail égales ou à peu près, les candidats sont évalués selon leur personnalité, leur comportement et leur apparence physique. Il s’agit d’un jugement souvent arbitraire et subjectif, mais telle est la nature humaine... En entrevue, comment mettre toutes les chances de son côté?

Directeur de division chez Robert Half Legal à Montréal (une firme spécialisée en placement de professionnels dans le domaine juridique), Jean-François Théorêt rappelle quelques conseils de base : se tenir bien droit sur sa chaise, ne pas croiser les bras (geste interprété comme un refus de dialoguer), ne pas mâcher de gomme et ne pas laisser sonner son téléphone cellulaire. (Incroyable mais vrai, certains répondent à un appel en pleine entrevue!)

Pour ce qui est du code vestimentaire, il recommande la tenue de ville en tout temps, même pour des postes dans des entreprises très décontractées. «Autrement, si le candidat s’habille de façon moins correcte, il peut démontrer un certain désintérêt, ce qui est selon moi la pire chose à faire devant un employeur potentiel.»

Angelo Soares, de l’UQAM, est d’accord : «Le chercheur d’emploi a tout le poids de l’apparence. Il faut s’habiller correctement, ce qui ne veut pas dire selon la dernière mode, mais plutôt selon la culture de l’organisation.

«Il faut du savoir-être : dire “bonjour”, “merci”, être poli, regarder les gens dans les yeux quand ils nous parlent, ajoute le professeur. Ce sont des compétences sociales de base, mais des candidats les oublient parce qu’ils sont stressés.»

Le stress demeure l’ennemi numéro un du chercheur d’emploi, car il le déconcentre. «Il faut bien dormir la nuit qui précède l’entrevue!» conseille Angelo Soares.

L’authenticité est primordiale, ajoute-t-il. «La personne qui recrute essaie de savoir si le candidat pourra ou non se conformer à la culture de l’entreprise. Ça ne donne rien de jouer un rôle; si vous êtes embauché par la suite, vous serez très malheureux. Essayez d’être sincère. Si vous n’avez pas de réponse à une question, n’ayez pas peur de dire : “Je ne sais pas.”»

«En entrevue, il faut démontrer une ouverture d’esprit et une volonté d’apprentissage, avoir une écoute active, souligne Jean-François Théorêt. On peut poser plusieurs questions sur le poste et l’entreprise, mais il y a aussi un temps pour que l’employeur se vende. Il faut lui laisser le temps de vanter son entreprise, de décrire ses bons côtés.»

Car une entrevue demeure un échange entre deux êtres humains, ne l’oublions pas…


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