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Tendances
L’urgence de la créativité

En avant les idées!

C’est dans l’air du temps. Dans les médias comme au rayon des livres de psychologie, dans les ateliers comme dans le discours populaire, on nous le répète tel un leitmotiv : soyez créatif. L’imagination, dit-on, est le fer de lance d’une société du savoir qui s’appuie sur l’innovation. Mode passagère ou vague de fond?

par Marie-Hélène Proulx
coordination : Éric Grenier • photos : Patrice Bériault


Magazine Jobboom
Vol. 6 no. 6 juin 2005


«Montreal has it all!» s’est exclamé en janvier dernier Lou Musante, devant le gratin financier et politique montréalais alors réuni pour écouter ce qu’il voulait bien entendre : la créativité, Montréal connaît.

Musante est l’adjoint de Richard Florida, ce chercheur américain qui défend la thèse selon laquelle les villes les plus dynamiques sont celles qui font preuve de plus de créativité. Ce jour-là, Musante et Florida ont prétendu faire la preuve, moyennant une commission de 200 000 $US de fonds publics, que Montréal est une ville super créative et, donc, d’avenir.

L’enthousiasme du maire Tremblay face aux études flatteuses de Florida est connu : le rapport stratégique Montréal, ville du savoir, présenté l’an dernier par la Ville, est entièrement fondé sur les travaux de ce chercheur fort critiqué. Bernard Landry, du temps qu’il était premier ministre, s’était aussi entiché des concepts Florida.

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Ainsi, depuis un moment, il y a beaucoup d’excitation autour de la créativité. Des magazines y consacrent leur une, les coachs en gestion en font leur refrain et les élites intellectuelles nous exhortent à la libérer. La créativité sera-t-elle aux années 2000 ce qu’a été la gestion aux années 1990?

Sylvie Labelle, dont le doctorat en éducation porte sur le leadership créatif, voit en tout cas ses ateliers et ses conférences sur la créativité croître en popularité auprès des organisations, publiques et privées. «Il y a une recherche, un éveil de la part des travailleurs à la notion de créativité. Désormais, on veut aller plus loin que l’amélioration continue, de sorte que chaque employé nourrisse et supporte l’innovation.»

«Il est vrai que le mot créativité circule beaucoup dans les entreprises, note René Bernèche, psychologue spécialisé en créativité. Mais à quel point est-on prêt à l’intégrer? La culture d’innovation en entreprise exige une prise de risque de la part de l’employeur, car les résultats ne sont pas immédiats. Elle demande aussi qu’on fasse place à l’échange, à la cogitation, au travail intuitif. Or, les milieux de travail sont axés sur les consignes de conformité, de productivité et d’efficacité. Ce n’est pas propice à l’exploration.»

Chez Astral Radio, on a quand même osé faire le pari de la créativité il y a deux ans. Les cadres de l’entreprise ont tous suivi une formation de 30 heures sur les fondements de la créativité et l’équipe travaille à implanter les outils pour la stimuler. Les séances de remue-méninges sont désormais fréquentes et mieux structurées. «Depuis, les employés sont plus ouverts aux idées d’autrui et aux changements, remarque François Beaudry, directeur des relations industrielles et de la formation. À long terme, je suis convaincu que cette attitude va faire de nous une entreprise plus compétitive.»

Tout ce buzz autour de la créativité fait sourire Yves Gingras, communicateur scientifique, docteur en sociopolitique des sciences et directeur du Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie. «La créativité n’est qu’un pseudo-concept à la mode, une fumisterie dans la foulée des indices Florida. La créativité existe, c’est le moteur même d’une entreprise! Pourquoi la théoriser?»

Cela dit, il ne remet en question ni l’existence ni l’importance de la créativité dans le développement économique du Québec. «Sans la créativité et les innovations qui en découlent, il n’y aurait pas d’entreprises. C’est ce qui les maintient en vie. Au fond, c’est un vieux principe : il nous faut trouver des idées assez bonnes pour planter nos compétiteurs.»

Un point de vue que partage Michel Bélanger, fondateur de Créativité Québec, une firme spécialisée en gestion de la créativité et de l’innovation dans les organisations. «La nouvelle économie axée sur le pouvoir de la connaissance nous condamne à exercer plus de finesse, de subtilité et d’imagination dans nos activités.»

Des neurones bien branchés?

Les Québécois ont pourtant une vieille relation avec l’innovation.

Au XIXe siècle, déjà, les notables louaient notre ingéniosité. «On a dit depuis longtemps que le besoin est l’inventeur des arts, et rien ne prouve mieux cette vérité que la vie du défricheur canadien», écrivait Antoine Gérin-Lajoie en 1862.

Il y a peut-être un brin de chauvinisme dans cette réputation, nuance l’historien Jean-Pierre Trudel, qui consacre son doctorat aux inventeurs canadiens-français du XIXe siècle. «Ces aptitudes n’étaient pas propres à nous. Les élites intellectuelles qui s’extasiaient devant notre savoir-faire étaient peut-être impressionnables, parce que trop éloignées de la réalité paysanne.»

Pour l’heure, rien n’indique que nous soyons plus inventifs que nos voisins : en 2003, le cinquième des brevets canadiens était attribué à des entreprises, institutions et individus québécois. C’est l’équivalent de notre poids économique au Canada. Pas de quoi se vanter de quoi que ce soit.

Le Québec n’est pas en mal de bonnes idées. Mais notre bulletin affiche çà et là de mauvaises notes.

Pour Jacques Ruelland, historien des sciences et professeur à l’Université de Montréal, la débrouillardise, signe ostensible de la créativité, demeure la principale qualité intellectuelle des Québécois. «Se prendre en main fait partie de notre conscience collective. Et ce faisant, on devient innovateur. Les Québécois croient profondément à la science et à la technologie. Ils sont passés de Dieu à la science.»

«Les Québécois ont parfois tendance à se péter les bretelles un peu trop facilement, remarque pour sa part Gérard Bouchard, professeur d’histoire et de sociologie à l’Université du Québec à Chicoutimi. Toutefois, la province se débrouille assez bien. En génétique par exemple, nos chercheurs ont su créer une expertise indispensable à d’autres pays, et ont pu intégrer les réseaux de recherche internationaux.»


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