Lorsqu’ils renouvellent leurs conventions collectives, les syndicats font parfois à la partie patronale des demandes qui dépassent le cadre de travail : ils négocient des clauses qui forcent l’employeur à protéger l’environnement, à venir en aide aux travailleurs du tiers-monde ou à faire de l’investissement responsable.

Jean Lortie, président de la Fédération du commerce (CSN)
Le Syndicat des employé-es des fruits de mer de Matane, qui regroupe les travailleurs d’une usine de transformation des célèbres crevettes, a fait inclure un droit d’alerte dans sa convention collective : les travailleurs peuvent désormais refuser de produire des aliments s’ils estiment que ceux-ci présentent un risque pour la santé publique.
Étonnamment, ce genre de clause ne va pas de soi. «Un employé dans une boulangerie a vu des vers dans la farine : quand il en a averti son contremaître, il s’est fait répondre de l’utiliser quand même», illustre Jean Lortie, président de la Fédération du commerce (affiliée à la CSN). En effet, aucune loi ni aucun règlement ne protègent les travailleurs aux prises avec de pareilles situations. Ils risquent la réprimande ou la suspension, voire le congédiement, s’ils refusent d’obéir à un supérieur qui leur demande d’utiliser un ingrédient insalubre ou une machine d’une propreté douteuse. C’est ainsi que dans les usines du Québec, les syndicats défendent parfois davantage leurs privilèges : dans certains cas, leurs revendications visent la sécurité publique et l’intérêt commun.
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Le syndicat gaspésien a été le premier à inclure un droit d’alerte dans sa convention collective. Depuis, l’usine Yoplait d’Agropur, à Granby, et une dizaine d’autres sections locales de l’industrie agroalimentaire l’ont imité. La Fédération du commerce, qui regroupe 20 000 travailleurs dans l’agroalimentaire, est à l’origine du droit d’alerte. Jean Lortie le soutient : les employés ont le droit et même le devoir de ne pas produire des aliments de mauvaise qualité.
Mais les «mauvais» aliments n’incluent pas ceux qui sont pleins de sucre ou de gras. Il n’est pas question de faire la morale culinaire, mais de préserver la santé publique. «Les gens ont le choix de manger des petits gâteaux, ils savent qu’ils font engraisser. Mais ils ne peuvent pas savoir si la garniture est contaminée», précise Colombe Ouellet, présidente du Syndicat des employé-es des fruits de mer de Matane. C’est aux travailleurs de le dire si, eux, s’en rendent compte.
Les travailleurs pourraient accepter d’utiliser des ingrédients plus ou moins frais afin de réduire les coûts de production de l’entreprise et, en bout de course, augmenter leurs salaires. Mais plusieurs choisissent la qualité. «De toute façon, si on fait un aliment moins bon, la compagnie risque de fermer. Pourquoi ne pas en faire un de qualité dont on pourra être fier?» demande Colombe Ouellet.
La Fédération du commerce souhaite qu’une loi oblige les entreprises à accorder un droit d’alerte à leurs employés. La Loi sur la santé et la sécurité du travail octroie déjà un droit de refus aux ouvriers, ce qui leur permet de ne pas travailler avec un produit ou une machine qu’ils jugent dangereux pour leur santé. Pour éviter les abus, les employés devront être formés afin de différencier un aliment périmé d’un autre qui a une drôle d’allure simplement parce qu’il vient d’un nouveau fournisseur ou qu’il a un peu séché.
«Cette demande a fait sursauter les grands patrons en Pennsylvanie, raconte Richard Godin, président de la section locale du Syndicat des métallos, affilié à la FTQ. Ils avaient peur de mal paraître; ils ignoraient où étaient fabriqués les habits.»
Après vérification, l’employeur a pu soupirer d’aise : les bleus de travail provenaient bien d’un atelier syndiqué par les Teamsters aux États-Unis. Selon la FTQ, l’inscription de cette clause dans une convention collective, en janvier dernier, serait une grande première au Québec.
Une autre demande syndicale a surpris le siège social : l’entreprise a réclamé qu’un sou pour chaque heure travaillée soit prélevé à la source. L’argent ainsi recueilli devait ensuite être versé au Fonds humanitaire des métallos, une agence de développement qui soutient une quarantaine de projets à travers le monde, visant, par exemple, la reconstruction après sinistre, l’aide alimentaire ou la défense des droits des travailleurs dans les zones franches. «Les patrons de l’usine ont accepté, même si cela leur donne plus de travail», note Richard Godin.
Cet activisme des sections locales demeure l’exception. «Pour que ces demandes inhabituelles soient acceptées, il faut avant tout qu’une bonne concertation soit déjà établie entre les patrons et les syndicats», dit Dalil Maschino, fonctionnaire à la Direction des innovations en milieu de travail du ministère du Travail.