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Bons jusqu'à la dernière goutte

Génie du cinéma, Charlie Chaplin a aussi été un visionnaire. Dans une scène de son grand classique Les Temps modernes, un inventeur présente sa nouvelle trouvaille : une machine qui nourrit l’ouvrier pendant qu’il travaille. «Cette machine révolutionnaire permettra aux patrons de maximiser la productivité de leurs employés tout en économisant de l’argent», annonce l’inventeur. On est en 1936!

En 2004, un tel dispositif n’existe pas à proprement parler, mais l’idée est là : dans le monde moderne, le travailleur ne se possède plus. Il donne tout ce qu’il a en temps et en énergie à son employeur. Au nom de la productivité, les travailleurs se font presser le citron. Jusqu’à la dernière goutte.

par Éric Grenier
Photos : Natalie St-Pierre


Magazine Jobboom
Vol. 5 no. 4 avril 2004


Vous avez l’impression que votre travail est devenu une éternelle course contre la montre, pendant laquelle vous devez toujours faire plus de tours de piste, avec toujours plus de cabrioles à exécuter, en toujours moins de temps?

Vous n’êtes pas seul… Ce fléau sévit partout en Occident, et de façon plus singulière encore, en Amérique du Nord. Il s’appelle l’«intensification du travail».

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Dans une langue plus familière, on appelle ça se faire presser le citron. «Ça a commencé dans les années 1980, quand le slogan “faire plus avec moins” est devenu l’expression passe-partout pour justifier les grandes restructurations des entreprises», raconte Angelo Soares, professeur au Département d’organisation et ressources humaines de l’UQAM.

Depuis une vingtaine d’années, le monde du travail connaît une métamorphose qui affecte tous les milieux de travail et tous les secteurs économiques. La vie du commis, comme celle du cadre supérieur, est soumise aux diktats de la performance, à l’indispensable compétitivité qui appellent une réduction des coûts et une amélioration de la productivité sans fin. Au profit des actionnaires, et au détriment des employés.

«La pression du temps à gagner, de la qualité à livrer, de la complexité du travail à accomplir croît sans arrêt, commente Jean-Pierre Brun, professeur en relations industrielles de l’Université Laval. Avec tout ce stress, le travail est de plus en plus une expérience négative pour les employés.»

Une étude de Statistique Canada publiée en 2003 sur les déclencheurs du stress au travail révélait que les travailleurs canadiens considèrent l’allongement de la semaine de travail et l’alourdissement des tâches comme les principales sources de stress.

«On n’a plus le moindre contact avec les collègues tant le travail s’est intensifié, constate Angelo Soares. Nous supprimons nos pauses dans l’espoir de finir plus tôt, nous lunchons sur le clavier de l’ordinateur.»

Il y a pressé… et pressé

Le pressage du citron prend différentes formes. Il y a d’abord celle, facile à percevoir et à compter, du prolongement de la semaine de travail.

Santé Canada a évalué l’an dernier que le nombre de Canadiens qui travaillent au moins 50 heures par semaine a doublé en 10 ans. Ils formeraient le quart de la population active.

Santé Canada a évalué l’an dernier que le nombre de Canadiens qui travaillent au moins 50 heures par semaine a doublé en 10 ans.

South of the border, c’est pire : un salarié sur deux travaillerait plus de 50 heures par semaine. Les Américains, qui se moquaient allègrement des «fourmis japonaises» des années 1970 et 1980, les ont remplacées; ils sont aujourd’hui champions du labeur du monde industrialisé. En 2002, le travailleur américain moyen s’est activé pendant 1 815 heures. Le Canada suit de près, avec 1 778,3 heures travaillées en moyenne. Le continent nord-américain est la zone la plus besogneuse du monde développé, a constaté l’Organisation internationale du travail (OIT) (voir La sueur du monde, page 20).

«Nous avons troqué notre qualité de vie et nos temps libres contre de l’argent, de plus grosses voitures et de plus grosses maisons», déplore l’Américain John de Graaf, adepte de la simplicité volontaire et coordonnateur du Take Back Your Time Day (TBYTD) national. Depuis l’an dernier, tous les 24 octobre, les Américains sont invités à reprendre leur souffle et le temps perdu au profit du travail, en s’offrant un congé. L’initiative a vu le jour au Michigan, État particulièrement frappé par les grandes restructurations d’entreprises de l’industrie automobile dans les années 1980 et 1990.


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Avez-vous déjà consommé de la drogue pendant vos heures de travail?








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