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Tendances

Bons jusqu'à la dernière goutte (suite)


Magazine Jobboom
Vol. 5 no. 4 avril 2004

Mais plus encore que le prolongement de la semaine de travail, l’intensification du travail menacerait l’ensemble des travailleurs. Elle est toutefois difficilement mesurable. Certains spécialistes du travail, de l’économie ou des ressources humaines s’y risquent, en comptabilisant la «productivité» du travailleur. On divise le produit intérieur brut d’un pays par le nombre de travailleurs réellement en emploi. Selon cette simple règle mathématique, le travailleur américain «rapporte» à son économie en moyenne 60 000 $ par année, ce qui en fait le champion de la productivité. Le Belge le suit, mais de loin, avec 54 000 $. Le Canadien, lui, produit en moyenne l’équivalent de 47 000 $ par année.

Est-ce dire que l’Américain travaille plus? Oui, mais pas nécessairement plus fort. Il travaille plus d’heures que le Français, mais le Français crée davantage de richesse à l’heure que l’Américain, a déterminé l’OIT. Lequel souffre le plus? Impossible à dire à partir de ces simples données.

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En outre, cette manière de mesurer l’intensification du travail amène à des comparaisons douteuses : par exemple, un employé qui produit un diamant rapporte plus que celui qui coule des clous d’acier. Cela laisse supposer que les travailleurs d’économies qui produisent moins de biens à valeur ajoutée, comme les Canadiens, triment moins dur que leurs voisins amerloques. Ce qui n’est pas nécessairement le cas.

«Une des bonnes façons de mesurer l’intensification du travail, finalement, c’est de compter les cas de burnout», suggère plutôt Angelo Soares. Aïe!

Un goût amer

Tous les secteurs d’emploi sont affectés par l’intensification du travail, mais le phénomène frappe particulièrement fort dans le domaine de la santé.

L’an dernier, l’Association médicale canadienne (AMC) levait le voile sur l’état accablé des troupes médicales au pays : près de la moitié des médecins disaient souffrir d’un stade avancé d’épuisement professionnel. L’intensification du travail est le suspect numéro un. Pour l’AMC, ce seuil atteindrait 39 % dans la population en général, un score moins élevé quoique toujours affolant.

Un cas probant? Celui du CLSC de Charlevoix, dans le très pittoresque village de Baie-Saint-Paul, qui bénéficie d’un environnement paisible, enrichi de paysages spectaculaires et d’une qualité de vie exceptionnelle.

Pourtant, ce tout petit CLSC (environ 70 employés, 10 fois moins que celui de Côte-des-Neiges, à Montréal) a été frappé par une épidémie de déprime, il y a quatre ans : 17 employés étaient en congé de maladie. Les coûts de l’assurance-salaire ont littéralement explosé, passant de 45 000 $ à 239 000 $.

Inutile de tester l’eau locale ou l’air ambiant, la source de l’épidémie était clairement ailleurs. «Les employés n’arrivaient plus à assimiler les réformes à répétition du réseau de la santé, comme le virage ambulatoire, l’informatisation, les restrictions budgétaires, etc.», dit Josée Rioux, infirmière en santé au travail. Chaque réforme du réseau augmentait les exigences de performance. Faire toujours plus, avec de moins en moins.

«Une des bonnes façons de mesurer l’intensification du travail, finalement, c’est de compter les cas de burnout
— Angelo Soares, professeur au Département d’organisation et de ressources humaines de l’UQAM

«Les gens vivaient des difficultés, mais ils n’avaient personne à qui en parler, se souvient Jean-François Mellon, ex-directeur de l’établissement, aujourd’hui à la retraite. La direction n’était jamais disponible; on passait notre temps à éteindre des feux.»

Les conséquences de cet état de crise perpétuel avaient de quoi abattre même des forces de la nature : isolement professionnel, trop de dossiers par intervenant, pas de temps pour rédiger les rapports, mauvaise répartition des cas lourds, formation insuffisante, alouette.

Dix-sept membres du personnel du CLSC de Charlevoix ont flanché sous un tel fardeau. Ailleurs, dans le réseau de la santé au Québec, ce n’est guère mieux : les coûts de l’assurance-salaire ont augmenté de 48 % entre 1997 et 2002, selon une évaluation du ministère de la Santé et des Services sociaux. «En 2002-2003, la situation s’est stabilisée, mais elle n’en demeure pas moins préoccupante», dit Jean-François Mellon.

Pour les syndicats, c’est l’augmentation de la tâche et la perte du sentiment d’appartenance provoquées par les remue-ménage dans le réseau qui minent la santé… de la Santé. «Tout le monde souffre, psychologiquement et physiquement, de cette surproductivité, croit pour sa part John de Graaf. Par exemple, pourquoi tant d’Américains souffrent-ils d’obésité? Ils n’ont plus le temps de s’entraîner ou de faire de l’activité physique. Ils mangent du fast-food pour gagner du temps, ils souffrent d’insomnie.»


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