Exit la sous-traitance : voilà que les entreprises profitent à peu de frais du talent des internautes du monde entier au moyen de la foule-traitance, traduction de crowdsourcing. Un phénomène qui fait son chemin.

Dans ses temps libres, le Québécois Olivier Lebel souhaitait être chimiste consultant alors qu’il terminait son postdoctorat en chimie organique à l’Université du Michigan. En naviguant dans Internet, son père lui a déniché mieux : InnoCentive. Ce site américain répertorie des problèmes de recherche et développement – appelés défis –, que des entreprises comme Procter & Gamble et DuPont n’ont pu résoudre à l’interne. Elles demandent donc aux internautes de les résoudre à leur place! Voilà ce qu’on appelle la délocalisation démocratisée ou la «foule-traitance»!
Ainsi, dans ce site, une quarantaine de compagnies de partout dans le monde affichent leurs défis sous le couvert de l’anonymat, afin de conserver la confidentialité de leurs recherches. Le résumé des défis y est présenté, mais les descriptions complètes sont réservées aux 125 000 scientifiques issus de 175 pays qui s’y sont inscrits en remplissant un simple formulaire.
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Seule la personne ayant réussi à mener à bien le défi, à la satisfaction du client, sera rémunérée. Les 399 autres – car certains problèmes ont reçu jusqu’à 400 solutions – auront bûché pour rien. Depuis 2001, plus de 400 défis en chimie, en mathématiques, en ingénierie ou en biologie ont été affichés. Malgré la forte concentration de neurones présents dans InnoCentive, seulement le tiers des défis ont pu être relevés jusqu’à présent grâce aux membres du site.
«Sans augmenter leur budget de recherche et développement, les entreprises qui utilisent notre site ont considérablement étoffé leur équipe de R&D, et ce, dans des domaines variés», explique Thomas Venable, vice-président à la direction des ventes et du marketing chez InnoCentive.
Voilà comment le Canadien Edward Melcarek, titulaire d’une maîtrise en génie, a empoché 25 000 $ US après avoir trouvé et fourni le moyen d’inclure du fluor dans un tube de dentifrice. De son côté, Olivier Lebel a proposé à une entreprise mystère des matériaux plus sécuritaires, écologiques et moins coûteux pour former certains composés qui seraient dangereux si produits à grande échelle. Avant de recevoir ses 10 000 $ US, le chimiste a cependant dû céder la propriété intellectuelle de son invention. «Je ne sais toujours pas quelle entreprise a acheté ma solution; tout demeure confidentiel pour éviter le dévoilement des projets en cours.»
En effet, les scientifiques ne communiquent jamais avec l’entreprise intéressée par leur trouvaille, et vice-versa, à moins que celle-ci en fasse la demande pour collaborer davantage avec l’un d’eux, par exemple. InnoCentive gère donc le paiement des récompenses, de même que la transmission des solutions proposées.
Est-ce possible de rouler sa bosse grâce à la foule-traitance? Pas pour Olivier, qui, depuis janvier, consacre une vingtaine d’heures par mois à chercher des solutions pour InnoCentive. «Même si ma deuxième proposition a été acceptée, je demeure conscient que ce n’est pas une source de revenus stable. Je crois que ce passe-temps me permet d’apprendre beaucoup tout en me faisant connaître auprès des entreprises. En plus, ça paie les vacances!»
Si certains ne voient qu’un passe-temps payant dans la foule-traitance, la Québécoise Lise Gagné en a plutôt fait son gagne-pain : elle est la photographe la plus populaire d’iStockphoto, un site administré à Calgary, qui propose près de 2 millions de photos prises par quelque 37 000 photographes amateurs dans le monde. Les revenus qu’elle en tire roulent dans les six chiffres!
«Je suis fière que mes photos soient utilisées par des entreprises telles qu’IBM, Apple et Roots, dit-elle. Avec un portfolio de près de 5 000 images, Lise Gagné a vendu sa 500 000e photo en juin dernier, elle qui n’affiche dans le site que depuis avril 2003.
Chez iStockphoto, les œuvres de photographes, graphistes, illustrateurs et amateurs sont affichées et mises à la disposition des acheteurs potentiels après avoir été préalablement passées sous l’œil d’un inspecteur de la qualité.
Si le site vend une photo toutes les 2,5 secondes, c’est qu’elles se vendent à des prix très modiques, soit de 1 $ à 15 $, selon la taille. C’est une véritable révolution pour la clientèle de ces clichés, essentiellement des entreprises, habituées à payer gros pour des contenus graphiques. «À nos débuts, en 2000, les utilisateurs du site étaient des acheteurs classiques, soit des graphistes. Mais aujourd’hui, la majorité sont des entreprises qui ne connaissaient pas le concept de galerie de photos et qui achètent des images pour leurs documents PowerPoint ou leur matériel de marketing», explique Kelly Thompson, vice-président directeur d’iStockphoto.
La collection d’iStockphoto s’enrichit d’environ 40 000 nouveaux clichés chaque semaine. «Le site rend non seulement les images accessibles, mais aussi la pratique de la photographie, dit Kelly Thompson. Auparavant, le métier de galeriste de photos – traduction de stock photographer –, était réservé à quelques milliers de photographes dans le monde.»