C’est devenu une habitude que de placer l’économie en opposition avec la protection de l’environnement. Le premier ministre Harper ne s’est pas gêné pour le faire quand est venu le temps de renier le protocole de Kyoto. Comme tous ceux qui n’arrivent pas à concevoir le développement sans une bonne dose de CO2, il aurait intérêt à lire le dernier livre de Jean-Marie Pelt, C’est vert et ça marche!, un ouvrage ambitieux qui répertorie des expériences de développement durable réussies un peu partout sur la planète.

S’afficher écolo en 2007 n’a rien d’exceptionnel : même le Governator de la Californie, Arnold Schwartzenegger, est passé au vert au cours des dernières années. Jean-Marie Pelt, lui, n’a pas attendu que le sujet soit à la mode pour nous prévenir des dangers qui guettaient la planète si on ne changeait pas vite fait nos comportements. Déjà, en 1971, ce botaniste créait l’Institut européen d’écologie, un organisme dont l’objectif est de promouvoir la santé de l’homme dans un environnement sain. Vaste programme.
Q › Vous avez longtemps été pessimiste en matière d’environnement, et maintenant que la majorité des spécialistes semblent confirmer vos sombres prévisions, vous faites preuve d’optimisme. Pourquoi?
R › Parce que je pense que ce n’est pas efficace de se lamenter, que c’est plus utile d’agir. La période d’évaluation de la situation doit maintenant être remplacée par la période où on applique concrètement des solutions. C’est d’ailleurs le but du livre de dire que la menace environnementale n’est pas une fatalité : nous avons notre avenir entre les mains, et c’est à nous d’agir vite et avec courage. Les solutions existent, encore faut-il les mettre en œuvre.
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Q › Quels sont les exemples de réussite verte qui vous ont le plus frappé?
R › J’ai bien aimé les méthodes de protection de la qualité de l’eau à Munich et à New York. Dans ces deux villes, les autorités ont préféré protéger leurs sources d’eau potable [NDLR : New York protège 283 km2 de territoire en bordure des rivières où elle puise son eau] plutôt que de construire des usines de filtration qui auraient coûté près de 8 milliards de dollars. Ils ont obtenu une eau de très grande qualité parce qu’on a éliminé à la source les insecticides, les engrais et toute charge polluante.
L’exemple de Curitiba, une ville brésilienne de 1,8 million d’habitants, est aussi très spectaculaire. Ils ont réglé leurs problèmes de transport urbain, ce que les villes n’arrivent à peu près jamais à régler. Et surtout, ils ont été capables de le régler dans le contexte d’une ville pauvre, en inventant une sorte de métro de surface. Ce sont de très longs autobus articulés circulant en site propre, aussi efficaces que le métro, mais qui n’en ont pas coûté le centième. C’est très astucieux comme système et ça marche très bien : 80 % des déplacements sont maintenant effectués en transport en commun.
Q › Au lieu de se lancer dans la production de centrales électriques tous azimuts, comme le font la France et le Québec, vous soutenez plutôt le concept du «négawatt». De quoi s’agit-il?
R › C’est un jeu de mots avec «mégawatt». Ce concept vient de l’idée que l’énergie qu’on ne consomme pas, c’est du pur bénéfice. En Californie, ils ont réussi à limiter la construction de nouvelles centrales énergétiques grâce à ce raisonnement très astucieux, qui part du constat que ces constructions nécessitent un endettement. Cette dette, que vous aurez à payer pendant de nombreuses années, fera automatiquement augmenter le coût de l’électricité et, au bout du compte, les clients seront mécontents. Ils ont choisi de faire le contraire, et de faire baisser la consommation. Et ils ont réussi.
Q › Pourquoi les pays du nord de l’Europe, soit les pays scandinaves et l’Allemagne, sont-ils toujours en avance sur le reste du monde en matière de protection de l’environnement?
R › Je crois que c’est fondamentalement une question de culture. Ces populations ont un lien très étroit avec la nature, qui remonte à des milliers d’années. C’était vrai à l’époque des Germains, ceux que les Romains appelaient les Barbares, et ça l’est tout autant aujourd’hui. Un homme politique allemand, par exemple, ne pourrait pas faire une carrière s’il ne
se prononçait pas pour la protection de
la nature. Ça fait partie du rituel, si
vous voulez.
Q › Le Canada a aujourd’hui renié
ses engagements contenus dans le protocole de Kyoto, pour ne pas nuire à son économie. Est-ce un réflexe normal?
R › Oui, mais c’est un luxe qu’on ne pourra pas se payer éternellement.
Je crains qu’on doive brutalement appréhender les choses de façon différente et que les questions de survie prennent le pas sur le consumérisme dans lequel nous vivons actuellement. C’est ce qui arrivera si le réchauffement climatique devait encore s’accentuer de manière spectaculaire, comme ça a été le cas au cours des dernières décennies. Au cours de la dernière en particulier, on s’est trouvés subitement confrontés à une problématique entièrement nouvelle et il faut bien considérer que l’économie doit alors s’adapter à cette priorité qu’est notre survie.
Q › Les entreprises ne devraient-elles pas voir dans les défis reliés à la protection de l’environnement de nouvelles occasions d’affaires?
R › Mais elles le voient déjà. Quand les Américains parlent des Clean Tech, les technologies propres, ils voient l’avenir de l’économie américaine. Ce qui est étonnant, c’est qu’ils disent même que ce sera une bulle qui sera plus puissante que la bulle Internet, et qui surtout ne crèvera pas parce qu’elle sera durable. Il n’y a pas de contradiction entre l’économie et l’écologie, et beaucoup de gens d’affaires l’ont déjà compris. Mais peut-être plus aux États-Unis et au Canada que chez nous, en France.