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Margaret Atwood au Magazine Jobboom

Quand Payback (Comptes et légendes), le nouvel essai de Margaret Atwood, est paru à l’automne 2008, les astres semblaient parfaitement alignés. En pleine crise du crédit, la grande dame de la littérature canadienne publiait un ouvrage sur… l’endettement.

par Marie-Claude Élie Morin • Photo : George Whiteside


Magazine Jobboom
Vol. 10 no. 6
juin-juillet 2009


Romancière, poétesse, essayiste, plusieurs fois lauréate de prix littéraires internationaux prestigieux, l’auteure de La servante écarlate avait habitué ses lecteurs à des thèmes comme la condition féminine, les rapports amoureux et la famille. Son nouvel essai, dont la traduction française vient de paraître, expose comment le concept de dette est une idée récurrente dans la religion, la littérature et l’histoire des civilisations. Et pourquoi nous serons toujours endettés. Margaret Atwood y dissèque allègrement nos dettes (considérables!) financières, morales et même écologiques. Entretien.

Q › À quel point le concept de dette influence-t-il les rapports humains?
R ›
Presque toutes les interactions humaines fonctionnent selon le principe de justice et incorporent la notion de dette. Si quelqu’un vous offre un cadeau ou vous rend un service, par exemple, vous intégrez automatiquement l’idée que vous devrez un jour lui rendre la pareille.

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Il se pourrait que ce concept soit inné ou génétiquement programmé. C’est pourquoi on se sent lésé et on peut chercher à se venger lorsqu’on ne reçoit pas de contrepartie juste à ce que l’on a donné. Les enfants savent dire «C’est pas juste!» à un très jeune âge.

Le principe de justice est une partie intrinsèque du tissu social, de ce qui nous attache les uns aux autres. Pour que ça fonctionne, il faut beaucoup de confiance : croire qu’on vous rendra équitablement chaque faveur ou chaque dollar prêté. D’ailleurs, la crise actuelle est une crise de confiance : l’équilibre a été rompu et ceux qui ont prêté ne savent pas s’ils seront remboursés.

Q › Avons-nous banalisé l’endettement?
R ›
Le fait que nos créanciers soient aujourd’hui des organisations anonymes rend peut-être l’endettement plus abstrait. Si on devait de l’argent à monsieur Smith qui tient commerce à côté de chez nous comme autrefois, nous serions plus susceptibles de rembourser rapidement.

Dans certaines cultures anciennes, les créanciers pouvaient transformer leurs débiteurs en esclaves ou les ostraciser. De nos jours, il y a peut-être moins de conséquences directes et personnelles à l’endettement, mais il y a des conséquences collectives très importantes quand ça devient généralisé. C’est ce qu’on voit aujourd’hui : les banques sont en difficulté, car les gens n’arrivent plus à faire leurs paiements.

À court terme, la crise du crédit va peut-être changer les comportements et rendre les gens plus prudents face à l’endettement, comme la crise des années 1930 a marqué la génération de mes parents. Mais rien ne garantit que nous ne répéterons pas les mêmes erreurs.

Q › Est-ce parce que nous avons répété les erreurs du passé que nous sommes si endettés aujourd’hui?
R ›
Je crois que l’avènement des cartes de crédit dans les années 1950 a ouvert une boîte de Pandore. Jusqu’à récemment, les gens remplissaient leurs cartes de crédit jusqu’à la limite et n’y pensaient pas trop. Je me suis promenée sur les campus universitaires au Canada pour donner les conférences qui ont servi de matériel à ce livre. Beaucoup d’étudiants m’ont alors confié qu’ils se faisaient régulièrement solliciter par des pushers de prêts étudiants, qui leur proposaient d’emprunter 1 000 $ ou 2 000 $ supplémentaires même s’ils étaient déjà endettés, simplement pour toucher une commission.

De la même façon, j’ai entendu des histoires d’horreur quand je suis allée aux États-Unis pour faire la promotion du livre. Une femme m’a raconté comment elle avait reçu chaque semaine, pendant cinq ans, des appels de la part de représentants de banques payés à la commission qui lui proposaient une deuxième hypothèque pour sa maison. Elle aurait pu succomber à la tentation d’obtenir plus de liquidités à court terme en repoussant le remboursement de son hypothèque, mais elle a résisté, car elle se serait retrouvée avec une dette plus élevée.

Or, plusieurs personnes ont accepté ces hypothèques risquées, et on s’est retrouvé avec Fannie Mae et Freddie Mac (les organismes fédéraux américains qui garantissent les hypothèques, déclarés insolvables à l’automne 2008) et toutes ces banques qui ont piqué du nez.


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