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Le rêve amérindien

Il y a l’Indien paumé qui cuve son vin dans un taudis sans eau courante, au milieu de la réserve faunique La Vérendrye. Un «tiers-monde de l’intérieur» comme Richard Desjardins l’a décrit dans son documentaire, Le peuple invisible.

Mais il y a aussi l’Indien diplômé qui roule sa bosse rondement. On le croise au volant de son pick-up rutilant, entre autres à Wendake, à Chisasibi, à Kitigan Zibi. Pourquoi ces communautés autochtones se tirent-elles d’affaire pendant que d’autres rivalisent de misère? Le Magazine Jobboom a tenté de comprendre.

par Marie-Hélène Proulx • coordination : Corinne Fréchette-Lessard • photos : Maude Chauvin


Magazine Jobboom
Vol. 10 no. 7
août 2009


Le touriste français en mal d’exotisme doit être drôlement déçu quand il descend dans la réserve de Wendake, à distance de vue du Château Frontenac. À part les signaux d’arrêt où le mot Stop a été remplacé par sa traduction wendate Seten, rien n’indique qu’on est sur la terre des Hurons-Wendat.

Ainsi, on passe des cottages coquets de Loretteville à ceux de Wendake sans s’en rendre compte. «Il y en a ici, du camion à 75 000 piastres, du quatre-roues et du ski-doo flambant neufs!» lance un résident de la réserve devant qui je m’étonne de la prospérité des lieux. On est loin des cabanes tapissées de moisi où des familles d’Algonquins de l’Abitibi s’entassent dans l’indigence la plus désolante.

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L’allure générale des Hurons-Wendat terminera de confondre le touriste. Sauf s’il croise l’ancien grand chef de la réserve, Max Gros-Louis, qui ne dédaigne pas de jouer la carte de la ceinture wampum et du serre-tête en plumes, il verra surtout des jeans, des chemises à la mode et des yeux bleus comme la mer, fruits de 400 ans d’histoires d’amour entre Hurons et colons venus d’Irlande, de France et d’Angleterre.

«Comme nous ne répondons pas aux stéréotypes, on nous traite parfois d’Indiens de plastique, de faux indiens», regrette Sylvie Paré, une Huronne châtaine aux yeux bleus qui travaille comme agente culturelle au Jardin des Premières-Nations du Jardin botanique de Montréal. «Mais l’apparence n’a rien à voir avec l’âme. Et la mienne est résolument amérindienne.»

Ce pied de nez aux préjugés, Konrad Sioui l’incarne aussi parfaitement. Tête rousse virant au gris, regard d’acier, chapeau élégant et blazer classique soulignant sa carrure, le nouveau grand chef de la nation huronne-wendat me rejoint dans un salon privé de l’Hôtel-Musée des Premières Nations. Un magnifique établissement quatre étoiles tout en bois et en lumière qui fait l’orgueil de la communauté wendat depuis son inauguration, en mars 2008.

La construction du musée, qui appartient en partie au conseil de bande, s’est inscrite dans un projet de 25 millions mis en branle en 2003 pour relancer l’industrie touristique dans la communauté. L’argent, puisé en bonne partie dans les poches des gouvernements fédéral et provincial, a aussi permis de revamper le Vieux-Wendake, de construire un amphithéâtre et un bureau d’office du tourisme.

La réputation de gens d’affaires dans l’âme des hurons-wendats ne plaît pas au grand chef Konrad Sioui. «Ça fait mercantile, individualiste. C’est typiquement européen.»

À cela s’est ajouté un fonds fédéral de 4,9 millions de dollars pour préparer 300 Autochtones aux métiers du tourisme. Ainsi, depuis 2008, le Centre de développement de la formation et de la main-d’œuvre de Wendake (CDFM) offre des programmes liés à ce secteur, notamment la gestion hôtelière.

Plusieurs nouveaux diplômés autochtones du CDFM ont d’ailleurs trouvé du travail à l’Hôtel-Musée des Premières Nations. Julie Vincent, qui dirige ce centre en plus de gérer le programme de sécurité du revenu pour les résidents de Wendake, est aux anges. «L’essor de l’industrie touristique a permis de faire baisser les cas d’aide sociale de 12 %.»

Chef de file

Un tel dynamisme n’est pas étonnant, les Hurons ayant la réputation d’être des gens d’affaires dans l’âme. Bien avant l’arrivée des premiers colons, ils avaient développé des réseaux de commerce du maïs et du tabac qui s’étendaient des Grands Lacs jusqu’à la baie d’Hudson. Leur influence était telle que les autres nations autochtones devaient apprendre leur langue pour brasser des affaires avec eux.

Konrad Sioui

Aujourd’hui encore, Wendake est la communauté autochtone qui s’en tire le mieux au Canada, selon les spécialistes. Ses habitants ne sont pas forcément les plus riches, mais ils sont en meilleure santé sociopsychologique que les résidents des autres réserves et villages inuits.

Deux Hurons-Wendat sur trois ont un emploi rémunéré, tandis que dans les autres réserves, à peine un Autochtone sur deux travaille. Les trois quarts des Hurons ont fait leur secondaire, alors que 40 % des Autochtones se rendent jusque-là, en moyenne. Enfin, 11,3 % des Hurons ont au moins un baccalauréat en poche, ce qui est largement au-dessus de la moyenne des diplômés universitaires pour l’en­semble des réserves amérindiennes du Québec (2,8 %).

L’attachement des Autochtones à leurs traditions a beau freiner parfois l’émergence des entreprises au sein des communautés, le capitalisme fait des petits.

C’est aussi la seule communauté amérindienne au Québec à s’être dotée d’un parc industriel. On y trouve un des principaux manufacturiers de raquettes en Amérique du Nord, Raquettes GV, dont le chiffre d’affaires dépasse les sept millions de dollars par année. Son voisin, Prémontex, fabrique des composantes d’escaliers et des moulures et distribue ses produits au Canada et aux États-Unis.

N’empêche, cette réputation de «gens d’affaires dans l’âme» ne plaît pas au grand chef huron Konrad Sioui. «Ça fait mercantile, individualiste, dit-il. C’est typiquement européen. Nous autres, Indiens, prônons plutôt les alliances entre nations, le partage des biens dans la collectivité.»


Sous toute réserve

Si l’esprit d’entreprise n’est pas toujours encouragé dans les réserves, les méandres administratifs auxquels doit se buter tout Indien désireux de se lancer en affaires ont de quoi tuer son enthousiasme.

Le cœur du problème : l’accès au capital de financement. Un Indien ne peut posséder de titre de propriété (un terrain). Ce qui le disqualifie pour un prêt, puisque la banque ne peut saisir ses biens en cas de difficultés financières.

«C’est une absurdité découlant de la Loi sur les Indiens, explique Jean-Jacques Simard, professeur de sociologie à l’Université Laval et spécialiste de la question autochtone. Grosso modo, l’État fédéral est propriétaire des terres de réserve où habitent les Indiens, bien qu’il délègue aux conseils de bande des communautés la responsabilité de les administrer.» Ainsi, même s’il y construit sa maison, un Autochtone ne sera jamais propriétaire de son terrain; celui-ci lui est concédé par le conseil de bande.

«En fait, aucun des biens d’un Indien n’est saisissable sur une réserve, celui-ci étant considéré comme un mineur en vertu de la Loi fédérale sur les Indiens», explique Denys Delâge, un historien et sociologue de l’Université Laval spécialiste de la question autochtone.

Avec le temps, certaines réserves ont développé des méthodes pour contourner ces obstacles. Par exemple, le conseil de bande accepte parfois de se porter garant du prêt d’un entrepreneur auprès d’une institution financière. Aussi, 32 sociétés de financement ont été mises en place par le gouvernement du Canada depuis 1985 afin de donner un coup de pouce aux entrepreneurs autochtones, dont la Société de crédit commercial autochtone, particulièrement active au Québec.

«Reste que le démarrage d’entreprise exige des combines juridiques infinies, une paperasse pas possible», affirme Jean-Jacques Simard. Steeve Gros-Louis peut en témoigner, lui qui s’est perdu plus d’une fois dans la maison des fous. Ce Huron a mis neuf ans à ouvrir La Sagamité, un restaurant de cuisine traditionnelle autochtone à Wendake, tant il a rencontré d’obstacles bureaucratiques.

«Au début des années 1990, aucune institution bancaire ne voulait me prêter de l’argent parce qu’on ne croyait pas qu’un menu amérindien pouvait attirer de la clientèle, raconte-t-il. On me suggérait d’ouvrir une rôtisserie à la place!» Après moult compromis, il a réussi à récolter le tiers du budget dont il avait besoin. «Si j’avais eu une dent en or, le banquier aurait exigé que je la lui donne! J’ai travaillé comme un fou pendant des années, de l’aurore jusqu’aux petites heures du matin.»

Ses efforts ont porté leurs fruits : son restaurant est toujours plein à craquer. Il est aussi propriétaire d’un club vidéo et d’une boutique d’artisanat dans le Vieux-Wendake. En tout, il emploie 70 personnes, en majorité des Indiens. «Je crois en mon peuple; c’est ce qui me motivait pendant mes années de galère. Il faut arrêter de penser qu’on est bon à rien. Je reçois parfois la visite de gens d’autres communautés autochtones qui veulent s’inspirer de mon projet de restaurant. Si ça peut servir de modèle, tant mieux!»


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