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Alain de Botton n’est pas un philosophe comme les autres. Plutôt que d’analyser l’œuvre de Platon ou Socrate pour le public averti des tours d’ivoire, il a choisi d’explorer les grands thèmes de la vie moderne et de partager ses découvertes avec monsieur et madame Tout-le-monde.

Après s’être penché sur les concepts de l’amour, du bonheur, du statut social et du voyage, il s’attaque maintenant à l’activité qui occupe la majeure partie de nos vies, le travail, dans son nouvel essai The Pleasures and Sorrows of Work, dont la traduction française est à paraître.
Premier constat d’Alain de Botton : le travail est curieusement absent de la littérature, hormis dans les livres d’affaires et les guides pratiques. «Si on devait imaginer ce qu’est la vie à partir du contenu de la plupart des romans, on croirait que l’existence d’un être humain se résume à rester chez lui, tomber amoureux, se brouiller avec sa famille, boire et manger. Les personnages de romans vont rarement travailler, à moins que l’intrigue ne repose sur le monde professionnel. Pourtant, le travail fait partie intégrante de la vie», fait-il remarquer.
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Alain de Botton a donc entrepris de décrire cette facette de la réalité qui, si elle manque parfois de glamour, n’en suscite pas moins son lot de questions existentielles. De la pêche au thon dans l’océan Indien à la fabrication industrielle de biscuits en Belgique, en passant par l’aviation à Paris et la comptabilité en Grande- Bretagne, l’auteur s’efforce de montrer des lieux de travail qu’on ne voit pas dans les séries télévisées remplies d’avocats, de policiers et de médecins. Ce faisant, il ne perd jamais de vue son thème central : la place du travail dans nos vies, avec ses joies… et ses peines.
Q › Vous faites un lien entre l’origine des choses de la vie courante (par exemple, le steak de thon qu’on trouve sur les tablettes du supermarché) et le travail. Qu’avez-vous voulu démontrer?
R › Les objets de tous les jours viennent du travail de quelqu’un, quelque part. Avec l’exemple du steak de thon, je suis parti du point de vue du consommateur, qui ne sait habituellement rien de l’origine de ce qu’il achète. Ça mène à un sentiment d’aliénation – l’impression de ne pas comprendre le monde qui nous entoure, de ne pas savoir d’où proviennent les choses dont on se sert au quotidien.
Je voulais aussi montrer qu’on comprend très peu la nature exacte du travail des autres. Les gens ont aujourd’hui des emplois tellement spécialisés qu’il est difficile, de l’extérieur, de s’imaginer clairement ce qu’ils font. On demande rapidement : «Que fais-tu dans la vie?» lorsqu’on fait connaissance avec une nouvelle personne, mais on a rarement la patience d’écouter la réponse détaillée.
Le travail est donc à la fois très important dans nos vies mais en même temps curieusement négligé.
Q › Les gens à qui vous avez parlé s’exprimaient-ils de manière spontanée et naturelle à propos de leur travail? La liberté d’expression existe-t-elle dans l’entreprise?
R › Il y a un manque de liberté d’expression là où les gens ont peur d’un pouvoir quelconque qui pourrait être exercé sur eux. Comme les entreprises sont des lieux de pouvoir, s’exprimer peut avoir des conséquences et cela peut inhiber les gens. En ce sens, il n’y a pas de liberté d’expression dans l’entreprise.
J’ai eu droit notamment à une entrevue très pénible avec un président d’entreprise qui récitait des phrases creuses. C’est une forme étonnante de paresse de la part de quelqu’un qui travaille par ailleurs très fort, mais qui ne voulait pas se donner la peine de réfléchir pour parler de son travail de manière authentique.
Cela dit, je suis impressionné par la capacité des gens à fonctionner sur plusieurs degrés à la fois. Vous pouvez tomber sur quelqu’un qui récite platement un «message» au sujet de son boulot, mais qui, à un second degré, peut avoir une vie intérieure très riche et penser des choses complètement différentes. J’imagine que c’est ainsi que ça se passait à l’époque communiste, en Allemagne de l’Est, par exemple.