Q › Il y a dans votre ouvrage des images récurrentes de lieux de travail aliénants, sans âme. Le travail est-il une prison pour l’humanité?
R › Ce serait une généralisation grossière. La majorité des gens ne perçoivent pas leur travail de cette manière. Je crois en fait que si les gens sont angoissés par leur travail, c’est précisément parce qu’ils savent que celui-ci n’est pas un concentré d’horreur et qu’il a le potentiel d’être formidable. C’est ce potentiel qui peut être déchirant. Si vous avez l’impression que votre travail est une prison mais que vous croyez qu’il devrait
être une source de plaisir, vous allez être torturé par cette contradiction et donc très malheureux.
Beaucoup de gens dans le monde occidental moderne se demandent : «Où me suis-je trompé? Je travaille fort, je suis instruit, on m’avait dit que ce serait amusant. Pourquoi mon travail ne me donne-t-il pas la satisfaction espérée?» On peut dresser un parallèle avec nos relations amoureuses. Combien de personnes demeurent dans des relations insatisfaisantes plutôt que d’être seules? Ces gens sont fréquemment torturés par leur situation. Au travail comme en amour, ce sont nos très grandes attentes qui nous font souffrir.
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Q › Devrions-nous cesser de croire que le travail peut donner un sens à notre vie?
R › La société moderne nous fait miroiter l’idée que nous pouvons être parfaitement comblés par une relation amoureuse ou un emploi. Ce n’est pas une illusion, mais c’est une exagération qui mène à la déception. Je ne pense pas qu’il faille revoir nos attentes à la baisse, mais peut-être devrions-nous être un peu plus réalistes. C’est beaucoup demander à la vie que de vouloir être heureux en permanence en amour et au travail.
Q › Qu’est-ce qui favorise la satisfaction au travail et qu’est-ce qui
l’empêche?
R › J’entends souvent des gens dire : «Mon travail est convenable et il me rapporte de l’argent mais je me demande quel en est le sens.» Je crois que ça exprime le désir très fort d’avoir un travail qui contribue à améliorer la vie des autres. On nous enseigne fréquemment à se considérer comme des individus uniquement motivés par l’argent, mais nous sommes aussi fortement motivés par le désir de contribuer au bien commun.
On peut évidemment satisfaire ce désir en ayant un travail qui réduit la souffrance dans le monde – comme médecin – ou bien en ayant un travail qui rend les autres plus heureux – fabriquer des gâteaux ou tenir une auberge, par exemple. Mais de nos jours, la plupart des Occidentaux travaillent dans des entreprises qui emploient plus de 100 personnes, ce qui est énorme. Les gens ont des emplois et des tâches très spécialisés et complexes. Il peut donc y avoir une distance importante entre vous et la personne que vous aidez par votre labeur. C’est ce qui explique à mon avis pourquoi beaucoup de personnes sont engourdies et manquent de vitalité par rapport à leur travail.
Q › Comment notre travail nous définit-il?
R › Nous sommes définis comme individus par nos goûts et nos aspirations. Si on est
chanceux, ces goûts et ces aspirations vont être reflétés dans le travail. C’est à cela qu’on rêve, en fait : ne faire qu’un avec son travail, être son travail. Mais ce n’est pas toujours
possible. Et, malheureusement, on se définit les uns les autres par ce que l’on fait davantage que par ce que l’on pourrait ou voudrait faire si on avait l’occasion de le découvrir. On tient pour acquis que le chauffeur de taxi est simplement un chauffeur de taxi, sans imaginer qu’il a peut-être d’autres rêves.