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Q › Les PDG manqueraient-ils de sens éthique?
R › Ils sont humains. L’éthique, c’est un ensemble de valeurs censées résister aux pressions. Mais il y aura toujours une pression suffisante pour les faire plier. Il ne faut pas mettre les gens dans des contextes où la tentation est telle que ça prend un saint pour y résister. À mon avis, on devrait interdire les options d’achat.
Q › Quelles sont vos autres propositions pour remettre la grande entreprise sur le droit chemin?
R › Je crois que les actions à votes multiples devraient être plus répandues. Grâce à elles, un actionnaire important peut avoir 25 % des actions, par exemple, mais 51 % des votes. Il s’agit souvent du fondateur, qui veut voir son entreprise se développer, plutôt que de faire un coup d’argent rapide. Cela permet de faire contrepoids à la cupidité de certains investisseurs.
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Je propose aussi que les nouveaux actionnaires ne puissent pas avoir droit de vote avant un an, toujours pour limiter l’impact des investisseurs qui ont des visées à très court terme. Et j’encourage les entreprises à rester privées (hors de la bourse) le plus longtemps possible. Il faut explorer toutes les sources de financement et n’aller sur les marchés boursiers que lorsque c’est absolument nécessaire.
Q › Les écoles de gestion ont-elles aussi un rôle à jouer?
R › Oui. La finance y a pris trop de place. Aux États-Unis – et c’est probablement semblable au Canada –, 22 % des étudiants qui entrent au MBA prévoient se diriger vers la finance, mais en fin de compte, 45 % obtiennent un diplôme dans ce domaine. Ils ont appris pendant leurs études que la finance, c’est là où ça se passe. Du coup, on se retrouve avec peu de diplômés dans des spécialités liées à la fabrication ou aux ressources humaines, la substance même de l’entreprise. Il faut aussi enseigner aux étudiants à valoriser des modèles d’entreprise autres que celle cotée en bourse. Je pense notamment à la coopérative.
Q › Vous prônez aussi une légitimité accrue des conseils d’administration?
R › Il faut revoir les processus de mises en candidature et d’élection, pour s’assurer que les meilleures personnes soient recrutées dans les CA. Ces individus doivent bien comprendre l’entreprise et ses concurrents en plus de posséder une connaissance intime de son secteur d’activité. Ils doivent aussi avoir la volonté d’investir le temps et l’énergie intellectuelle nécessaires à leur mandat.
Les membres des conseils ne peuvent plus se contenter de recevoir les documents qui leur sont transmis par la direction, en discuter en réunion et approuver les propositions du PDG. Ils doivent s’informer sur ce qui se passe ailleurs et avoir le courage de poser les questions difficiles à la direction, pour évaluer si un investissement est pertinent, par exemple.
Q › Les caisses de retraite des employés doivent-elles aussi être tenues à l’œil?
R › Absolument. Surtout qu’il y a une tendance lourde en ce moment pour éliminer les régimes à prestations déterminées en faveur des régimes à cotisations déterminées. Dans le premier cas, on sait ce qu’on recevra. Dans le second, les employés savent combien ils contribuent, mais n’ont aucune garantie quant à ce qu’ils vont retirer plus tard.
Or, les gestionnaires des caisses sont souvent les premiers à expérimenter avec les produits financiers hautement spéculatifs. Les caisses ne devraient pas avoir le droit d’investir chez des gestionnaires qui demandent plus de 2 % de frais. Ça élimine d’emblée tous les fonds hautement spéculatifs.
Q › Ça commence à sentir la reprise économique. Va-t-on simplement repartir sur les mêmes bases, sans tirer de leçons du passé?
R › C’est le grand danger. Aux États-Unis et en Grande-Bretagne, les deux pays les plus touchés par la crise, il y a des propositions sur la table pour réformer le système. Ça ne veut pas dire que ça va mener à des lois, car les lobbies qui se lèvent contre de nouvelles mesures de contrôle sont puissants. Mais au moins, il y a débat.
Au Canada, on s’est relativement bien tiré d’affaire. On pourrait très bien se dire «ouf» et retourner au système tel qu’il était avant. On manquerait une belle occasion de réformer le capitalisme; de bâtir un système plus équitable envers les petits investisseurs et les employés.
Black Markets… and Business Blues, Yvan Allaire et Mihaela Firsirotu, FI Press, 2009, 302 pages.