Tendances

La revanche de la génération X

Que sont devenus Andy, Clair et Dag, ces jeunes paumés condamnés à des «boulots à petit salaire, petit prestige, petite dignité» dans le roman culte Generation X: Tales for an Accelerated Culture (1991), de Douglas Coupland? Si on en croit les statistiques, ils ont un emploi stable qui correspond à leurs champs d’intérêt, des gamins qui jouent dans la cour et des revenus équivalents à ceux des boomers au même âge. Pas mal, pour une génération qu’on avait qualifiée de «no future»!

par Marie-Hélène Proulx




Avril 1990. Les rythmes de Depeche Mode font vibrer les murs croches d’un six et demi de la rue Sherbrooke, coin Fullum, à côté du dépanneur Wong. Pendant que Dave Grahan chante, un trémolo dans la voix, que «l’obscurité de la nuit protège de la réalité crue», Chrystine Proulx, une grande brune de 22 ans chaussée de Dr. Martens, cale de la Black Label avec ses colocataires pour engourdir ce qu’elle appelle sa «dépression de société».

À cette époque, elle vend des jupes et des bas à temps partiel au salaire minimum, ce qui a peu à voir avec son diplôme en arts plastiques obtenu trois ans auparavant au Cégep du Vieux Montréal. Elle enchaînera ensuite un boulot dans un centre de rénovation et des contrats temporaires sous-payés dans des organismes communautaires.

«J’avais le sentiment de n’avoir de place nulle part, se souvient-elle. C’était plus désespérant encore que d’avaler des variations sur le thème du riz blanc, soir après soir. Je craignais de finir mes jours à la rue.»

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Ce spleen, nombre de ses congénères de la génération X l’ont ressenti. «Nous avions l’impression d’être ignorés par la société dans laquelle nous vivions», raconte le journaliste Mathieu-Robert Sauvé, qui a publié un essai sur les défis auxquels étaient confrontés les X dans les années 1990 (Le Québec à l’âge ingrat, Boréal, 1993). «Même le contenu des médias ne reflétait pas nos goûts et nos préoccupations; c’était comme si nous n’existions pas.»

Sociologues, démographes, économistes, écrivains aussi s’inquiètent : ces 973 100 Québécois nés entre 1965 et 1975 seront-ils les «vaincus de l’histoire», une «génération sacrifiée»?

Vingt ans plus tard, la réponse à cette question existentielle étonne. Chrystine Proulx, 42 ans, a remisé depuis longtemps ses Dr. Martens au fond d’un coffre. Elle habite une maison coquette à Blainville, où elle a aménagé une garderie en milieu familial. Elle y vit avec ses trois fils qui déplacent de l’air et son beau François, chimiste dans une compagnie pharmaceutique. Son bonheur : peindre des toiles et cuisiner des côtes de cerf aux copains la fin de semaine.

Son embourgeoisement n’a rien d’exceptionnel. «À partir de la trentaine, les X se sont largement intégrés sur le marché du travail dans des postes permanents à temps plein», observe le sociologue du travail Charles Fleury, qui a consacré sa thèse de doctorat au destin de la génération X au Québec. Parmi les X qui travaillent, 9 sur 10 ont un poste à temps plein, alors que 83 % des boomers en emploi sont dans cette situation.

Les membres de la génération X ont grandi dans une société utopiste. Une fois devenus adultes, beaucoup ont frappé un mur.
– Stéphane Kelly

Si la croissance économique se poursuit, les X pourraient même devenir plus riches que leurs aînés, évalue Charles Fleury, qui est maintenant chercheur au Centre d’études de populations, de pauvreté et de politiques socio-économiques du Luxembourg.

Reality bites

Rien ne laissait pourtant présager ce dénouement, tant l’odyssée des X vers la prospérité a été rude et laborieuse.

En 1995, Nicole F. Bernier, qui était alors candidate au doctorat à l’Université de Montréal, publie dans La Presse son «Manifeste d’une génération Glad», dans lequel elle soutient qu’on traite les X comme des sacs à ordures : «Ils sont bon marché, résistants et jetables.» Elle s’indigne que les boomers «s’intéressent davantage à la nouvelle tuyauterie de leur chalet qu’aux grandes inégalités sociales dont ils profitent».

«On avait vu nos frères et sœurs aînés décrocher des emplois de rêve avant même leur collation des grades, se rappelle aujourd’hui cette chercheuse adjointe au Département de médecine sociale et préventive de l’Université de Montréal. Alors on a suivi leur exemple et on s’est instruits, certains de connaître un destin analogue.»

Mais voilà : nés trop tard pour profiter de la manne d’emplois générés par un Québec qui avait ouvert les vannes du développement entre les années 1940 et 1970, les X ont eu le malheur de voir le vent tourner sur le plan économique, après 30 ans de vaches grasses.


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Résultats



Québec

37,5 %


Situation de l'emploi :
Défavorable

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