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Tranches de vie
Jean-Paul Colmor

Recycleur

Ici, c’est un cimetière de chars.

propos recueillis par Martine Roux
photo : Nathalie St-Pierre


Magazine Jobboom
Vol. 5 no. 10 novembre 2004

J’en ai plus de 4 000 chars sur mes 28 arpents de terre. Des «cours à scrap» comme la mienne, on n’en voit plus. C’est informatisé partout. Chez moi, l’ordinateur, c’est ma tête! En plus, tout le monde s’est débarrassé des pièces d’autos anciennes.

Mes clients viennent de partout en Amérique du Nord et parfois d’Europe pour trouver un différentiel, une grille, une aile, un feu arrière, un morceau de moteur. Je connais par cœur l’emplacement de chaque auto, même l’hiver, quand elles sont dans la neige. Je peux aller chercher n’importe quelle pièce. Si c’est trop lourd, j’utilise un cric et un chain block et je tire le morceau avec mon tracteur.

Avec le temps, la végétation a poussé partout. Des fois, la voiture est à moitié enterrée, un arbre passe dans le volant ou traverse la vitre. C’est pas un problème : je coupe l’arbre à la hache quand je dois récupérer une pièce. L’hiver, je casse la glace et je découpe la voiture.

Tout est rouillé, mais les pièces peuvent être refaites à neuf. Les voitures se décomposent dans la nature, mais je vends des pièces et des objets qui vont servir à d’autres. Est-ce que je pollue plus que l’usine qui fabrique toujours du neuf?

Mon plus vieux modèle est un pick-up Dodge 1937. J’ai aussi un corbillard Cadillac 1940. J’ai vendu la grille pour décorer une camionnette, puis j’ai vendu le moteur et la transmission. Il ne reste que la carcasse! J’ai aussi un corbillard Oldsmobile presque neuf, car personne n’en voulait : les gens aiment mieux aller se faire enterrer dans une Cadillac.

Ça me fait une vie agréable. Je suis dehors, je fais de l’exercice, je suis en santé. Je donne du plaisir aux gens qui apprécient les vieilles choses. Je ressens la même chose qu’un chanteur qui se fait applaudir.

Avant, j’étais ferblantier, mais on m’a déclaré inapte au travail en 1967, après un accident d’auto. J’ai commencé à vendre des pièces à ce moment-là, en achetant une Cadillac 1962 de la Ville de Montréal pour la somme symbolique de un dollar. Depuis, j’ai acheté plein d’autres machines des années 1940, 1950, 1960.

Je n’ai jamais manqué d’argent. Je pourrais faire fortune en vendant mes pièces dans Internet, mais ça ne m’intéresse pas, je veux juste manger et bien vivre. Ça peut pas être mieux!



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