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Tranches de vie

Métier : aventurier (suite)


Magazine Jobboom
Vol. 8 no. 2 Février 2007

Photos : Martin Leclerc

Rêver la mer

«Il faut se rappeler qu’on fait partie de la nature, sinon on ne la respecte plus», affirme pour sa part Jean Lemire, lors d’une entrevue dans les bureaux de sa maison de production, à Montréal. Faire partie de la nature, ce cinéaste et biologiste québécois l’a fait sans demi-mesure : à bord du voilier Sedna IV, il s’est laissé emprisonner par l’hiver austral de l’Antarctique pendant neuf mois. Mission Antarctique, sa plus récente expédition terminée en novembre dernier, se voulait la plus grande campagne de sensibilisation sur les changements climatiques jamais entreprise au monde.

«On s’est mis d’accord dès le début sur la marche à suivre en cas de mort : on vidait un congélateur et on ramenait le corps.»
— Jean Lemire

Issu d’un milieu modeste, Jean Lemire ne se croyait pas destiné à une vie d’explorateur. Mais il a vite découvert que ses rêves étaient sans limites. «Quand on touche à un rêve, 15 autres se forment», affirme-t-il. Une idée folle menant à une autre, posséder son propre voilier pour mener des missions à la fois scientifiques et cinématographiques n’était plus si fou que ça.

La volonté dans les voiles, il a acquis le Sedna IV avec huit partenaires, au début du millénaire. Véritable studio flottant pourvu de salles de montage et d’équipement cinématographique, ce trois-mâts en acier de 51 mètres, évalué à 11 millions de dollars, permet au chef de mission et à son équipage de capter des images rares. «Je veux être l’espèce de chaînon manquant entre la science et le public pour vulgariser la science, la raconter en histoires.»

Cette mission a duré 15 mois, dont 9 emprisonnés dans les glaces, à vivre comme en cellule : 13 scientifiques et spécialistes prenaient place dans ce huis clos aux confins du monde. Quelque 750 000 internautes ont suivi leurs comptes rendus dans Internet. Un succès dont il est fier. «C’est parce qu’on a parlé avec notre cœur, croit-il. Nous sommes des gens ordinaires qui avons vécu quelque chose d’extraordinaire. Pour le public, ça devient accessible.»

Garder le cap

Dans la réalisation d’entreprises extraordinaires, les écueils sont inévitables. «La vie est en dents de scie, philosophe Nicolas Vanier. En voyage, les dents sont encore plus longues que dans la vie de tous les jours. Il y a des moments de bonheur intégral et d’autres de grand désespoir. Mais avec l’expérience, on sait quand on est au creux d’une dent et quand on va se retrouver en haut de la suivante.»

Chose certaine, Dame Nature a les dents longues. L’Odyssée sibérienne de Nicolas Vanier a manqué cruellement de neige l’hiver dernier. Et une tempête a chambardé les plans de Jean Lemire, qui avait prévu passer l’hiver dans les glaces de la petite baie de Melchior, en Antarctique, lieu d’un ancien centre de recherche. Mais en mai dernier, en pleine nuit, tout a basculé. Les éléments se sont déchaînés. Amarré dans la baie de Melchior, le voilier était ballotté par la houle et menaçait de s’écraser sur les récifs. «Avec une hache, on a coupé les amarres qui n’avaient pas encore cédé et on est sorti de là, en catastrophe. On était comme orphelins, on ne savait plus où aller, tous nos plans venaient de foutre le camp.» Le Sedna IV a réussi tant bien que mal à naviguer jusqu’à une autre baie, où il s’est finalement lové pour l’hiver.

«Ç’a été le moment le plus difficile de l’expédition. Mais quitter la baie de Melchior s’est révélé la meilleure décision. Dans la seconde baie, on ne voyait que des glaciers et des montagnes. Si je retourne en Antarctique, ce sera ma première destination!»

Jusqu’au bout

S’ils continuent malgré les revers et les dangers, c’est que les aventuriers carburent à la passion : ils sont tout simplement mordus. Comme Nicolas Vanier, pour qui l’appel du Nord était si fort qu’il n’a jamais considéré mener une autre vie. Ou comme Louise Arbour, qui a la conviction de défendre des idées nobles et justes. «Je ne vis jamais de crise existentielle, à me demander si j’exerce le bon métier. Ce que je fais avec mon équipe est important et très valorisant. Parce que même si je ne fais pas des choses énormes, elles peuvent avoir un impact important dans la vie de beaucoup de gens.»

Le carburant de Katia Jarjoura, c’est le choc des idées. «C’est toujours bon d’avoir des débats. Je pense que pour un type du Hezbollah, être en présence d’une petite nana comme moi qui parle un arabe cassé et qui le fait rire, ça peut ouvrir son esprit un peu. Même chose pour les chefs religieux, avec qui j’ai eu des engueulades parce que je n’étais pas d’accord avec leurs idéologies.»

Pour Steve MacLean, c’était la conviction que son tête-à-tête avec la planète serait inoubliable. «Quand j’étais sur le pas de tir, juste avant le décollage, et que la porte de la navette s’est refermée, je me suis senti privilégié. Le feeling était magnifique. J’aurais pu rester là toute ma vie.»

Pour Jean Lemire, c’est le désir d’aller au bout. Il se fiche des exploits : en franchissant le difficile passage du Nord-Ouest dans le cadre de la Mission Arctique, en 2002, il ignorait qu’il était le sixième capitaine de voilier de l’histoire à réussir cette traversée maintes fois mortelle. «On me dit aussi que le Sedna IV est allé plus au sud que tous les bateaux canadiens. Je n’ai pas vérifié. Ce n’est pas ça que je recherche. Me rendre jusqu’aux glaces éternelles, par contre, ça, c’était un rêve! Une fois rendu, j’ai pensé : ça y est, je ne peux pas aller plus loin avec mon bateau. C’est le bout.»



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