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Tranches de vie
Éliette Boisvenue, travailleuse sociale au service d’hémato-oncologie de l’Hôpital Sainte-Justine, et psychothérapeute en pratique privée

En commençant par la fin

J'accompagne enfants et adultes dans leurs derniers instants.

Propos recueillis par Marie-Hélène Proulx
Photo : Patrice Bériault


Magazine Jobboom
Vol. 8 no. 9 oct 2007

À l’hôpital, j’accompagne des enfants et des adolescents atteints d’un cancer, ainsi que leur famille, depuis le diagnostic jusqu’à ce qu’ils meurent ou qu’ils guérissent.

En pratique privée, j’accompagne aussi des adultes qui ont le cancer. Je les écoute et je les aide à apaiser leurs angoisses face à la maladie et à la mort.

Le lien que j’établis avec ces personnes est très authentique, car j’arrive à un moment crucial, alors qu’ils prennent conscience de leur «impermanence» et du caractère sacré de la vie. Nos discussions vont à l’essentiel : ils me révèlent leurs valeurs profondes et réfléchissent à ce qu’ils ont fait de leur vie.

L’accompagnement d’un adulte se fait souvent chez lui, dans une pièce qu’il affectionne. Certains mettent de la musique ou allument des bougies. À l’hôpital, les rendez-vous se passent autant que possible dans mon bureau, que j’ai décoré de manière chaleureuse, avec des plantes et des images inspirantes, comme Mère et enfant, de Picasso. J’ai aussi un bouddha.

Pendant les accompagnements, il y a de longs silences, mais aussi des larmes et des cris de révolte, car la personne ne veut pas mourir. Cette colère peut durer des mois; certains n’arrivent jamais à la dépasser. Des enfants me demandent parfois : «Pourquoi moi? Je me sens bouillonnant de vie!» Je n’ai pas de réponse, mais je suis là pour accueillir leur immense chagrin.

La mort n’attend pas qu’on soit fatigué de vivre pour nous prendre; elle peut surgir à tout moment. Si les gens se préparaient à cette réalité, ils vivraient moins de désarroi lorsqu’ils y sont confrontés.

L’expérience la plus difficile de mon travail survient lorsqu’un jeune refuse mon aide, par révolte ou parce qu’il n’arrive pas à tisser un lien de confiance avec autrui. C’est pénible de les regarder mourir dans une solitude extrême.

Étonnamment, on rit beaucoup au cours d’un accompagnement. Avant de mourir, les gens se remémorent de bons moments. Les enfants écrivent souvent des lettres à leurs proches contenant des recommandations plutôt comiques : «Papa, tâche d’être de meilleure humeur à l’avenir!»

Je suis parfois témoin de scènes d’une pureté extraordinaire : je me souviens notamment d’un homme mourant, squelettique, qui a trouvé la force d’enlacer sa femme, le regard amoureux, plein de bonté.

En général, les enfants acceptent mieux l’imminence de leur mort que leurs parents. Quand ils sentent qu’ils vont mourir, ils commencent à se détacher; souvent, ils se recourbent physiquement et parlent moins. C’est une étape difficile pour les parents, qui tentent de retenir leur enfant du côté de la vie. D’ailleurs, il n’est pas rare que les enfants meurent quand leurs parents sont absents. D’autres attendent, malgré leurs souffrances, que leurs parents leur donnent la permission de partir…



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