Bosser dans le monde des athlètes, c’est du sport! Les travailleurs ne comptent pas leurs heures, se contentent de maigres salaires, jonglent avec la précarité. Mais pour rien au monde, ils ne jetteraient l’éponge.
![]() Sylvera «Sly» Louis, champion de boxe et propriétaire du gym de boxe Underdog |
Décembre 2007. Un casino de la banlieue de Vancouver. Sylvera «Sly» Louis est en feu! Quatre fois de suite, il met son adversaire K.O. C’est la consécration. Il bombe le torse et brandit fièrement ses gants dans les airs. À 25 ans, il est sacré champion canadien chez les boxeurs amateurs de 91 kg. Sa carrière est lancée.
Parce qu’il fait partie de la crème de la crème, Boxe Canada lui verse une bourse de 18 000 $ par année, non imposable. Assez pour payer son loyer, faire l’épicerie, s’habiller. Pas de luxe. Pour arrondir les fins de mois, il a récemment ouvert le gym de boxe Underdog, coin Saint-Laurent et Sainte-Catherine. Le gratin de la boxe montréalaise fréquente son ring : Reginald Laguerre, Nathalie Forget, Ariane Fortin, entre autres.
Son horaire de travail mettrait au tapis même les travailleurs les plus aguerris. Entraînement tôt le matin suivi par l’ouverture du gym à 11 h. L’après-midi, il file assister à des cours à l’UQAM, question de se familiariser avec les bases de la gestion. Pas facile. Il a coulé la dernière session parce qu’il était trop souvent parti en compétition. Vers 16 h, il retourne chez Underdog travailler avec son entraîneur et donner quelques cours particuliers – à 50 $ l’heure, ça vaut la peine. Il termine sa journée le nez dans les livres de comptabilité de sa petite entreprise. Sylvera Louis fait ses frais, se verse un petit salaire, sans plus.
Il s’estime chanceux malgré tout : il gagne sa vie avec ses gants de boxe. «Je serais prêt à travailler 70 heures par semaine, même avec un salaire médiocre. La boxe, c’est une maladie. Ça ne s’explique pas.»
Dans la tête de bien des gens, les happy few qui gagnent leur vie grâce au sport font la belle vie. Alex Kovalev, Tiger Woods ou Tom Brady n’empochent-ils pas des millions de dollars pour s’amuser avec une rondelle, une balle, un ballon? «C’est un peu comme si on disait que tous les artistes finissent par devenir Robert Lepage ou Steven Spielberg», compare Francis Parent, conseiller à la Direction du sport et de l’activité physique, au ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MELS), ancien entraîneur en cyclisme. «Comme dans les arts, il faut être exceptionnellement doué ou particulièrement débrouillard pour gagner sa vie dans le sport.»
Des «débrouillards», il y en a! Comme Sylvera Louis, ils sont prêts à n’importe quoi pour vivre de leur passion. Touche-à-tout, ils s’entraînent, donnent des cours aux débutants, se trouvent une jobine au club sportif du coin. D’autres tentent leur chance dans l’entraînement d’athlètes olympiques. D’autres encore deviennent agents, journalistes ou psychologues sportifs. Quelques-uns, à peine, sont assez chanceux pour se trouver un emploi stable au sein d’une fédération sportive ou d’une équipe professionnelle.
Une portion du stationnement souterrain du Stade olympique a été convertie pour aménager les bureaux. Les fenêtres sont inexistantes et, à plusieurs endroits, le plafond n’a jamais été complété. Une plante n’y survivrait pas. La bonne humeur semble pourtant généralisée chez ceux qu’on croise dans les méandres du souterrain. «Ce sont des passionnés», confie Michelle Gendron, coordonnatrice des communications depuis 25 ans pour Sports-Québec, qui chapeaute l’ensemble des fédérations de la province.
Organisations privées, les fédérations ont pour mission d’encadrer leur sport autant chez les débutants qui veulent s’y initier que chez l’élite qui vise les Jeux olympiques. Certaines d’entre elles, comme la Fédération des clubs de boulingrin du Québec (le boulingrin, ou bowling sur gazon, est admis aux Jeux du Commonwealth) n’ont qu’un téléphone et aucun employé permanent. Plusieurs ont un directeur général, point à la ligne. Une poignée – hockey, soccer, tennis – peuvent compter sur une quinzaine d’employés.
![]() Michèle Godbout, entraîneuse de patinage artistique |
Autour de chaque fédé gravite une myriade de pigistes et, surtout, de bénévoles. «Au Québec, on s’est longtemps dit que le sport, c’était du temps libre et qu’il n’y avait aucune raison de payer pour ça, explique Michelle Gendron. Ça commence à peine à changer.» Les entraîneurs sous-payés et les arbitres qui officient un match de soccer élite pour 40 $ (encore heureux si on rembourse leurs frais de déplacement) sont légion.
La Fédération de cheerleading du Québec fait partie des privilégiés. Tout juste lancée en novembre 2007, elle compte trois employés permanents. La demande pour des spectacles privés apporte de l’eau au moulin de l’organisation. Le propriétaire d’un IGA agrandit sa section de fruits et légumes et organise une fête pour souligner l’événement? Il passe un appel à la Fédération pour faire venir quelques athlètes de circonstance.
«Ça fait partie de mon travail de vérifier s’ils s’intéressent vraiment à notre sport ou s’ils veulent juste voir des pitounes, dit Vanessa Bernier, directrice technique à la Fédération. Quand ils demandent que les filles arrivent avec des jupes courtes et des fuck-me-boots, c’est assez clair. Je leur dis d’appeler plutôt une agence d’escortes.»
Ancienne gymnaste, Vanessa s’est initiée au cheerleading à 17 ans. Sa position : voltigeuse, tout en haut des pyramides. Elle a participé à des compétitions au Canada et aux États-Unis, grimpé les échelons, est devenue entraîneuse, puis juge, avant de décrocher un boulot permanent dans l’administration du sport. «Le cheerleading a été reconnu comme sport officiel par le MELS l’an dernier, un peu comme la gymnastique ou le patinage artistique. Maintenant, il faut faire connaître les règlements, former les officiels, développer le réseau des compétitions. C’est ça, ma job.»
On s’en doute : pour vivre du cheerleading au Québec, mieux vaut s’accrocher à ses pompons. À part les trois employés de la Fédération, quelques entraîneuses arrivent à vivoter. On les paie de 10 à 20 $ l’heure pour donner des cours dans les écoles ou les municipalités.
Les filles des Alouettes – qui ne sont pas membres de la Fédération – ne s’en tirent pas à meilleur compte. Elles reçoivent environ 70 $ par match, et ne sont pas payées pour les entraînements. «Elles maintiennent un emploi ailleurs», explique Vanessa Bernier.