Tranches de vie
Stéphane Crépeau, opérateur de souffleuse, arrondissement Ville-Marie, Montréal

Un conducteur de souffleuse se raconte

Sans les conducteurs de souffleuse, le Québec serait impraticable. Rencontre avec un de ceux qui nous permettent de continuer à vivre l’hiver.

propos recueillis par Mariève Desjardins
photo : Dominique Lafond


Magazine Jobboom
Vol. 10 no. 1
janvier 2009

Je travaille avec de la machinerie lourde depuis 21 ans et j’adore ça. J’ai d’abord conduit des petits appareils, comme les chenillettes qui déblaient les trottoirs. Aujourd’hui, je suis aux commandes d’une souffleuse ou d’un tracteur-chargeur l’hiver et d’un balai mécanique ou d’une pépine l’été.

Souffler la neige dans Ville-Marie, en plein centre-ville, c’est du sport. Ce ne sont pas les obstacles qui manquent : il y a les foules les soirs de matchs de hockey au Centre Bell et la circulation rapide sur l’autoroute Bonaventure. Les rues très étroites dans le Vieux et les conducteurs impatients pris dans le trafic. Les passants pressés qui ne regardent pas où ils vont et ceux qui sortent «réchauffés» des bars au petit matin. Quand les rafales réduisent la visibilité, c’est encore moins un cadeau!

La neige mouillée fait travailler les moteurs de la machine plus que la neige folle, je dois donc aller plus lentement dans ces cas-là. Pour ajuster ma vitesse, j’écoute la vibration du moteur.

Le déneigement est une affaire d’équipe. Dans une grosse opération, il y a au moins une niveleuse (qui tasse la neige sur le côté des rues), une souffleuse, un tracteur-chargeur (pour ramasser la neige) et une saleuse. On forme un convoi pour empêcher les autos de se faufiler entre les machines et c’est le souffleur qui marque le pas. Les autres opérateurs suivent mon rythme – ça procure un certain sentiment de satisfaction et de reconnaissance.

Il y a deux équipes de déneigement dans l’arrondissement, et lors des tempêtes, on se lance des défis. C’est à qui finira la job en premier ou à qui fera les plus belles rues. Ça donne vraiment une bonne ambiance. Les machines sont nécessaires à partir d’une accumulation de 2,5 centimètres, mais c’est pas mal plus l’fun de rentrer travailler pour 30 bons centimètres!

Après une grosse bordée, je travaille souvent 12 heures par jour (de 6 h à 18 h) pour finir la job, ce qui peut prendre jusqu’à 7 jours. L’équipe suit un parcours de déneigement précis : la priorité est donnée aux artères les plus passantes, ensuite on déblaie les voies de desserte et celles réservées aux autobus… C’est pas mal plus d’ouvrage que les gens pensent. L’an passé, avec toute la neige qui est tombée, on n’avait pas le temps de tout ramasser qu’une autre tempête arrivait!

Avant, les souffleuses étaient vraiment bruyantes, je devais me casser le cou pour voir devant et je sentais l’huile à plein nez en rentrant à la maison. Dans les nouvelles machines, les sièges sont gonflés à l’air, la cabine est chauffée et j’ai la radio. Le gros confort – comme si j’étais dans mon salon!

Pas mal d’objets se sont déjà pris dans le tambour de ma souffleuse : des planches de bois, des bouts de béton, des mufflers, des pneus, des tapis, des chaises. Quand quelque chose coince, les boulons se brisent automatiquement, et je dois les changer pour continuer. Me glisser en dessous de l’appareil avec mon coffre à outils, à -30 °C, c’est loin d’être agréable. On raconte que des souffleuses sont déjà passées sur des animaux, mais je ne connais personne à qui c’est arrivé.

La pire année a été celle du verglas. La glace usait tellement le canon qui projette la neige dans le camion qu’on voyait à travers la tôle. J’ai passé plus de temps à réparer ma machine qu’à souffler la neige.

Comme je pourrais tuer un passant en lui soufflant de la neige dessus, je dois être très attentif à ce qui se passe dans la rue et sur les trottoirs. Je m’arrête toujours pour laisser passer les enfants. Les autres citoyens, c’est à eux de me laisser passer!
guide de survie

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