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L’amour, ça se travaille, disent les sages. L’amitié aussi. C’est pourquoi des amies et moi avons lancé une tradition à laquelle on s’est juré de ne pas déroger : se réunir chaque automne dans un chalet le temps d’un week-end, sans mari, ni enfants, ni chien, ni chat. Juste de la bonne bouffe, beaucoup de vin et nous autres, soit cinq copines d’adolescence que le temps a propulsées dans des professions et des vies différentes à Québec, Montréal et Vancouver.
Cette réunion annuelle est un exercice de haute voltige. D’abord, l’une doit faire six heures d’avion pour se joindre au groupe. Trois doivent faire garder un total de huit jeunes enfants. Et moi, je dois louer une voiture sans attraper une contravention de stationnement sur le Plateau-Mont-Royal avant de partir, ce qui est quasi impossible!
Mais parce qu’on y met les efforts, on y arrive; on déjoue la distance et la force inouïe du temps qui use les relations. Ainsi, vers 18 h un vendredi soir d’octobre, on débarque toutes au chalet un peu essoufflées, chacune avec son bagage de vie, de tracas et de défis.
Parfois, on ne s’est pas parlé depuis des mois. Mais étrangement, il n’y a ni froid ni malaise. On glisse plutôt dans cette longue amitié comme on le ferait dans une pantoufle. Car si nos vies changent, nous, on ne change pas. Malgré notre maturité de mi-trentenaires, on est les mêmes filles qu’à l’école secondaire : même personnalité, même humour, mêmes travers, quêtes et combats. Seules quelques désillusions et pattes d’oie nous rappellent que le temps a passé et qu’il continuera son inlassable course; s’il a su faire de nous des femmes sans qu’on s’en rende compte, il saura vite nous transformer en grands-mères!
Chose certaine, après vingt ans d’amitié, aucune façade ne tient. On ne peut rien se cacher, même si parfois on le voudrait, de peur d’être confronté à son propre reflet. Car il n’y a pas meilleur miroir que des personnes qui vous regardent aller depuis longtemps. Elles vous ont vu rire, espérer, pleurer, réussir, pardonner, échouer, grogner… Elles vous ont vu tomber et vous relever, parce que c’est ce qu’on fait sans cesse dans la vie, chacun à sa manière et toujours avec plus ou moins de grâce.
Heureusement, on apprend très jeune à compter sur la camaraderie pour rire de soi-même et amortir les chocs. Apprendre à se faire des amis est d’ailleurs l’une de nos principales activités quand on est petit. Ne sachant pas toujours comment faire, on fonce alors maladroitement dans le tas avec une poupée ou un ballon, et on espère pour le mieux! Nos parents se montrent vite inquiets si, par malchance, on reste bredouille. La raison est simple : ils ont eux-mêmes appris que traverser l’existence dépourvu d’amis peut être ardu. Ils savent que, parfois, il faut des bras pour nous aider à ramer, parce que tout seul, on peut se fatiguer.
Ainsi, au fil des ans, on apprend à cultiver toutes sortes d’amitiés, en ignorant toujours si celles-ci persisteront dans le temps. Il y a ces copains avec qui on fait la fête, la cuisine ou du sport. Il y a ceux qu’on côtoie tous les jours au travail et ceux qu’on ne croise que par d’heureux hasards. Il y a ceux qu’on appelle chaque semaine et ces autres qu’on n’appelle plus jamais parce qu’un jour, l’amitié a été délibérément rompue ou s’est simplement tarie dans un silence mutuel.
Car se jurer d’être amis pour la vie serait bien enfantin. On ne sait jamais qui choisira de rester à nos côtés. L’amitié, c’est la liberté! C’est pour cette raison que la plupart de nos complices ne font finalement que passer et qu’ils marquent, à leur façon, certaines périodes de notre vie. Nous devons leur être reconnaissants pour ce qu’ils nous ont alors apporté, même s’ils nous ont quittés.
Quant à ces rares amis de longue date qui, contre toute attente, sont toujours là pour ramer un coup et nous dire nos quatre vérités, il faut simplement savoir leur dire merci.