L’amour jetable

L’amour, qu’est-ce que ça donne?

C’est la question complexe qu’on se posait l’autre matin, une copine et moi. Le sujet était brûlant d’actualité.

C’est que la veille, elle avait croisé un ex sur un coin de rue bondé. Elle aurait pu ne pas le remarquer, tant il se fondait dans la masse de piétons pressés de traverser. Mais la vie étant ce qu’elle est, elle l’avait aperçu alors qu’il passait à côté d’elle avec ses beaux yeux et ce sourire candide qu’elle avait mille fois embrassé. Son cœur avait bondi. Elle n’avait pas osé l’interpeller. Lui non plus.

Elle ne l’avait pas vu depuis des années. Aucune nouvelle, pas même un courriel de temps à autre. Un silence de mort. Pourtant, il n’y avait pas si longtemps, ils s’étaient aimés comme des fous. Ils avaient ri, discuté et passé des journées entières au lit. Mais pour mille raisons, ils s’étaient quittés. Et voilà qu’ils étaient maintenant redevenus des étrangers. Tous ces papillons dans le ventre, ces compromis, ces petits matins collés se révélaient maintenant vécus en vain. De leur idylle, il ne restait rien.

Mais elle lui avait laissé au passage un bleu au cœur et le sentiment d’avoir baisé et aimé… pour rien.

On sait que, de nos jours, se faire tatouer sur une fesse porte mille fois plus à conséquence que de jouer aux fesses. Le tatou reste, mais la passion passe. Après l’amour au temps du clergé, nous sommes à l’ère de l’amour jetable : on désire, on consomme et un matin, on met l’histoire au chemin parce qu’elle est finie. Et aussi parce qu’on peut désormais en disposer impunément.

Mais en sommes-nous rendus à aimer pour rien? C’est une impression montante chez bien des célibataires essoufflés par la quête de l’âme sœur. C’est aussi le constat de nombre d’ex-conjoints, de jeunes papas et mamans qui ont joué le tout pour le tout en fondant une famille et qui, quelques années plus tard, se font larguer, avec en prime, une garde partagée. Comment alors rebâtir du solide sur ces ruines, sur ces hautes trahisons pour lesquelles plus personne ne va en prison?

On le sait, les ruptures amoureuses sont toujours sources d’un profond désarroi, d’une peine quasi incurable d’avoir tout donné et tout perdu, surtout ses repères. Les bars et les sites de rencontres sont d’ailleurs remplis de ces cœurs errants qui ne trouvent plus le chemin de la maison, c’est-à-dire là où quelqu’un les aime. En désespoir de cause, ils y multiplient les rapprochements émotifs et physiques, souvent de façon précipitée et bâclée. Cette série d’essais et erreurs résulte en relations toutes plus éphémères les unes que les autres, des échecs qui les laissent chaque fois plus déçus, usés, voire totalement désabusés.

La course à l’amour est devenue un cercle bien vicieux. C’est à se demander si la révolution sexuelle nous a fait faire fausse route sur le chemin amoureux. Car contrairement à certaines idées postféminisme véhiculées, le désir et la sexualité ne mènent pas à l’amour. C’est plutôt l’amour qui mène au désir, puis éventuellement à la sexualité. L’a-t-on à ce point oublié?

Les rares couples qui durent le prouvent : l’amour sans sexualité peut garder le cap grâce à l’affection, la complicité. Mais la sexualité sans amour, le désenchantement ambiant le prouve, ça roule à vide, c’est un crash assuré.

Au cours des dernières années, des grèves du sexe menées par des femmes ont fait avancer diverses causes sociales, notamment en Colombie, au Kenya et en Italie. Soudainement privés de sexe, les hommes se sont mis tout à coup à trouver des solutions à des crises politiques qui semblaient auparavant insolubles!

La crise de l’amour et de l’engagement peut-elle se résoudre avec une pareille «opération jambes croisées»? Si les hommes pouvaient de nouveau faire longuement la cour à des princesses qui se respectent, redeviendraient-ils eux aussi des princes charmants qui veulent sérieusement s’engager? L’amour serait-il alors aussi facilement jetable?

Peut-être que oui. Mais dans un contexte de développement durable, c’est peut-être une piste pour commencer à le recycler!

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