Lessivées

On a tous de ces plaisirs insolites. Certains astiquent leur vieille bagnole rouillée, s’épilent les sourcils ou réorganisent leur bibliothèque dans l’ordre alphabétique. Moi, j’aime faire la lessive.

Lorsque je voyage sac au dos dans les pays chauds, ce plaisir se trouve décuplé, car jouer dans l’eau me tient momentanément au frais. Et comme ma petite réserve de vêtements se salit vite, je dois les laver souvent, et à la main.

Assise à califourchon devant un seau rempli d’eau savonneuse, je décrotte mes vêtements avec la patience du moine. Je m’attaque aux taches récalcitrantes, aux cernes de transpiration, aux bas de pantalon qui ont traîné dans les rues terreuses. Je mouille, je savonne, je frotte, je rince, j’essore, et puis – ultime jouissance – j’étends le fruit de mon labeur sur une corde pour ensuite l’observer se balancer au soleil. Cet exercice quasi méditatif se pratique parfois dehors, devant des paysages spectaculaires, mais plus souvent au fond d’une chiotte en bambou. Je suis simplement là où il y a de l’eau.

Mais j’ai récemment découvert l’art de la Lessive Totale en Inde, dans un village du sud où les machines à laver ne semblent pas exister. Chaque matin, à côté de ma hutte, trois Indiennes chétives vêtues de saris colorés débarquaient pour s’atteler à une tâche gargantuesque : laver tous les draps, nappes, serviettes et tapis des établissements hôteliers des environs. Il faut un maximum d’organisation pour accomplir le boulot de trois buanderies en un avant-midi!

Il s’en passe des choses dans notre machine à laver pendant qu’on regarde la télé!

D’abord, la première femme sépare les couleurs – celles qui fuient ou pas, selon le textile et la teinture utilisée, calcul aussi complexe qu’une formule d’algèbre – et fait tremper ce tri dans différents bassins. Puis, la seconde fait un prélavage de ces matières en eau savonneuse, soit à peu près l’équivalent du maigre boulot exécuté par nos machines high-tech. C’est la troisième qui a le vrai secret du lavage en eau froide : le récurage. Sur une grande pierre inclinée, elle enduit chaque pièce de savon en pain, puis elle la brosse avec vigueur pendant quelques minutes, de manière à ce que de la mousse crasseuse en sorte et s’écoule sur le sol. Là, oui, c’est propre!

Tout est ensuite rincé plusieurs fois et les blancs sont javellisés dans un seau rempli d’eau de couleur violette… qui ressemble à de l’encre. Quand les tissus en sortent, ils sont teintés de bleu, mais quand ils sèchent au soleil, ils deviennent «white, white, white», me rassurent-elles. Puis, c’est l’effort ultime : l’essorage. Elles martèlent à grand bruit les lourds tissus sur la pierre pour évacuer un maximum d’eau, comme les joueuses de tennis font un dangereux service. Ensuite, elles les tordent un à un avec force, en grimaçant…

Comme quoi, il s’en passe des choses dans notre machine à laver pendant qu’on regarde la télé!

L’an dernier, le Vatican a déclaré que la machine à laver avait plus contribué à l’émancipation de la femme que la pilule contraceptive, le droit à l’avortement ou l’accès au travail. Il s’est fait tirer des roches de tous les coins du monde occidentalisé pour avoir diffusé cette sottise.

Pourtant… ce n’est pas tout faux. En Asie, en Afrique ou en Amérique du Sud, autour des puits, des sources, des bains publics, des rivières et des lacs, des femmes de tout âge, incluant des fillettes, consacrent leurs journées à faire la lessive. Une tâche domestique dont elles sont responsables.

Quand il n’y a pas d’eau à proximité, ces mêmes femmes doivent quotidiennement aller la puiser dans un puits, parfois à des kilomètres de marche, ou faire la queue avec leurs bidons à l’une des sources publiques qui parsèment ici et là les villes du monde sous-développé. Elles transportent ensuite cette eau toujours lourde d’importance là où elle sera utilisée pour cuisiner, baigner les enfants et, bien sûr, faire l’inexorable lessive… une corvée qui, pour elles, ne sera jamais un plaisir.

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