Curieux paradoxe. Alors que livres et magazines culinaires envahissent les librairies, que se multiplient les émissions de cuisine à la télé et que les marchés d’alimentation n’ont jamais offert tant de variété, les Québécois «popotent» de moins en moins. Exit les repas en famille : on vit à l’ère des surgelés devant la télé. Il est temps de retourner à nos chaudrons, disent les nutritionnistes.

Lorsqu’on lui demande si les Québécois mangent mieux aujourd’hui qu’autrefois, Hélène Laurendeau, auteure et experte en nutrition, pousse un grand soupir. «C’est la question à 2 000 points, rétorque-t-elle. Il y a, au Québec, une alimentation à deux vitesses. Et ça m’inquiète beaucoup.»
D’un côté, une portion de la population, souvent plus instruite et plus riche, s’alimente mieux et cuisine davantage, précise la nutritionniste. De l’autre, les moins nantis optent pour des raccourcis sucrés, salés, souvent congelés. «On observe des différences notables entre les groupes d’âge, les hommes et les femmes, les nantis et les plus démunis.»
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Le chef Philippe Mollé, chroniqueur à la radio de Radio-Canada ainsi qu’au quotidien Le Devoir, observe le même phénomène. «Le Québec a connu une révolution alimentaire extraordinairement rapide. En 20 ans, on est passé du cheddar à un choix de 100 fromages de qualité, du pain de ménage à la baguette croustillante, du café filtre à l’expresso. Mais cette nouvelle abondance ne signifie pas forcément qu’on s’alimente mieux. Les habitudes d’une partie de la population n’ont pas évolué. Les Joe Louis, frites, hamburgers et TV dinners figurent encore au menu quotidien de bien des gens.»
Tous ces Soulard, Di Stasio, Pinard et compagnie prêchent-ils donc dans le désert? «Beaucoup de gens achètent des livres de recettes ou regardent les émissions de cuisine à la télé simplement pour le plaisir des yeux ou en prévision de réceptions», remarque Marie Marquis, nutritionniste et chercheuse à l’Université de Montréal. «Cuisiner, c’est devenu un passe-temps le week-end, ajoute Hélène Laurendeau. Mais au quotidien, on se rabat sur des choix qui nous paraissent moins ardus et plus rapides.»
Leur progression est à faire pâlir tous les brocolis de la terre : les bouillons prêts à servir en conserve, par exemple, enregistrent des ventes en hausse de 887 % par rapport à 2002! Les soupes réfrigérées (114 %), les galettes de viande préemballées congelées (48 %), les yogourts en tube (56 %) et les pâtisseries feuilletées congelées (63 %) bouffent aussi une large part de l’assiette des consommateurs. Ceux-ci préfèrent d’ailleurs les œufs en version liquide plutôt qu’en coquille (21 % contre 9 %), le fromage dans sa version râpée (18 % contre 5 % pour tous les types de fromage frais) et la pomme de terre congelée plutôt qu’en robe des champs (8 % contre –24 %).
Quant à la fréquentation des restaurants, elle progresse depuis 1986 et représentait 28,5 % des dépenses alimentaires par personne en 2001, selon une autre étude publiée par le MAPAQ en 2003.
Si on ne cuisine plus, c’est souvent faute de temps. Excédé par la journée de travail, l’enfer de la circulation, les enfants affamés et notre propre estomac qui gargouille, on privilégie des solutions simples et pratiques. Du genre «soulevez la pellicule et faites chauffer au micro-ondes».
«Pas fous, les restaurants et l’industrie alimentaire rivalisent d’imagination pour développer des concepts qui simplifient la vie des gens, affirme Marie Marquis. Des services de livraison de plus en plus rapides, des traiteurs, des surgelés prêts en un tournemain… Les commandes à l’auto gagnent aussi en popularité, car certains mangent dans leur voiture pour gagner du temps.»
Le problème, c’est que la plupart des restaurants et des géants agroalimentaires sont assez peu tourmentés par notre taux de cholestérol et notre tension artérielle.
Certes, ce qui est congelé ou préparé d’avance n’est pas nécessairement mauvais. Certaines entreprises ont même amorcé un virage santé, sous la pression des consommateurs qui sont eux-mêmes davantage conscients de ce qu’ils mangent.
Mais Hélène Laurendeau met un gros bémol sur cette tendance. «Les plats surgelés contiennent souvent une grande quantité de sel, de sucre, de gras et d’additifs, dit-elle. Pour obtenir de la bonne qualité, il faut avoir les moyens de payer très cher. De plus, la plupart de ces repas ne sont pas complets, et je doute que les gens prennent la peine de se préparer une salade d’accompagnement, et de consommer aussi un fruit et un produit laitier.»