Costumés et armés de leur épée de mousse, les passionnés des jeux médiévaux fantastiques sont nombreux à vivre leur monde imaginaire, grandeur nature.

Hervé Desservettaz est alchimiste à Bicolline, une bourgade isolée située à une dizaine de lieues au nord des trois rivières. Bien que ses décoctions magiques soient réputées dans tout le royaume, il doit, à chaque cycle lunaire, enfiler son armure et empoigner l’épée afin d’aller combattre au front parmi des milliers de mages, de chevaliers et de brigands.
«J’invente des potions pour faire pousser des cornes de Minotaure ou encore des sérums de vérité. Les apprentis doivent payer l’équivalent de 20 salaires annuels de paysans pour que j’accepte de leur transmettre mes précieuses connaissances», raconte-t-il.
Cet homme délire-t-il? Pas du tout! Ce technologue en électronique retraité de Saint-Bruno-de-Montarville participe à des jeux de rôles grandeur nature d’inspiration médiévale.
Tous les étés, ils sont des milliers au Québec qui, comme lui, occupent leurs week-ends à se prendre pour des chevaliers de la Table ronde ou à s’imaginer druides pour le seul plaisir du jeu. «Je joue avec quelques personnes depuis une dizaine d’années et je ne sais même pas ce qu’elles font dans la vie! avoue l’alchimiste du dimanche. C’est vraiment un monde parallèle.»
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Dans leur version traditionnelle, les jeux de rôles se jouent autour d’une table, à l’aide de dés et de quelques feuilles de papier. Chaque participant, appelé rôliste, invente un personnage, auquel il confère une personnalité, des caractéristiques, des pouvoirs, etc. Les joueurs font ensuite évoluer leurs personnages dans une histoire orchestrée par le maître de jeu, souvent campée dans un univers médiéval fantastique. Ces jeux – dont le plus connu est Donjons et Dragons – reposent en grande partie sur l’improvisation et l’imagination des participants.
Dérivés des jeux de rôles traditionnels, les grandeurs nature (GN) sont des événements où les rôlistes se rassemblent et interprètent physiquement leurs personnages et leurs aventures. Les premiers GN tels qu’on les connaît aujourd’hui ont vu le jour en Europe au début des années 1980.
Au Québec, les premiers GN – Tricorne et Feux Follets – ont été créés il y a 22 ans. Aujourd’hui, on compte plusieurs dizaines de GN, auxquels participent entre 5 000 et 15 000 adeptes chaque année. «Ceux qui essaient une fois deviennent rapidement accros, à cause de la solide dose d’adrénaline que ça procure», avance Philippe Gamache, cofondateur de La page à Melkor, le principal répertoire Web des grandeurs nature québécois.
Les GN se déroulent habituellement pendant un week-end, à la campagne, à l’extérieur. Les participants s’inscrivent et reçoivent les règles et le scénario du jeu.
Une fois sur place, ils se costument, incarnent leur personnage – nains, druides, sorciers, bohémiennes, chevaliers, etc. – et interagissent avec les autres. «Des personnages non joueurs sont aussi campés par des membres de l’organisation et donnent des indices aux participants pour faire progresser le jeu», ajoute Olivier Renard, instigateur de Bicolline, le plus important GN du monde francophone (voir encadré), installé à Saint-Mathieu-du-Parc, en Mauricie.
Selon le GN, les activités varient : les joueurs participent à des quêtes, des missions, des tournois d’épées, des combats épiques. Joutes oratoires, spectacles de conteurs, bazars d’artisanat et performances de musiciens peuvent aussi être au menu.
Le duché de Bicolline
Surnommé la Mecque du jeu de rôles, le duché de Bicolline est un domaine voué aux grandeurs nature. Situé à Saint-Mathieu-du-Parc, en Mauricie, l’emplacement héberge un décor permanent de bourgade médiévale constituée de 150 maisons pour la plupart construites par des rôlistes. Au cours des cinq jours de festivités entourant la Grande Bataille (qui a lieu chaque année au mois d’août), quelque 2 000 enfants, jeunes parents et autres participants se côtoient dans ses rues pittoresques.
Le village possède sa propre monnaie (le solar) et ses terres. «Durant l’année, les joueurs font progresser l’histoire au moyen du site Internet, ils négocient des alliances, par exemple, et ils s’affrontent pour vrai sur le terrain lors des différents événements», explique le fondateur Olivier Renard. Des élections ont aussi lieu pour choisir les seigneurs.
Véritable petite entreprise, Bicolline emploie un maître de jeu qui travaille à temps plein pour créer les scénarios des aventures qui s’y déroulent, un webmestre pour assurer la dimension virtuelle de l’histoire et un gestionnaire qui supervise le fonctionnement de cette coopérative de travailleurs. Depuis sa fondation en 1995, l’endroit est devenu le plus connu et le plus grand du genre dans la francophonie.