Temps libre
Autrement

L’ultime dépaysement

Le travail vu par une fille qui ne travaille pas

Une chronique d’Annick Poitras (en sabbatique)


Magazine Jobboom
Vol. 10 no. 3
mars 2009


La lenteur. Lorsqu’elle est abordée, à la maison comme dans les médias, c’est souvent avec nostalgie : avant, on savait prendre son temps. Je me souviens avoir lu il y a quelques années – très rapidement d’ailleurs! –, le livre Éloge de la lenteur, à propos de la philosophie du mouvement Slow qui prend racine un peu partout sur la planète. Selon son auteur Carl Honoré, la société occidentale aurait rendu la lenteur taboue et synonyme de fainéantise. Ce mouvement veut donc redorer les vertus de la lenteur et propose de trouver une cadence plus juste pour nos activités : manger, voyager, faire l’amour, travailler… Mais pouvons-nous nous permettre d’être lents alors que tout est conditionné par la rapidité?

L’avenir dira si on peut collectivement se le permettre, mais je peux affirmer que sur le plan individuel, c’est possible. Près d’un an après avoir éteint l’inexorable minuterie du métro-boulot-dodo, je constate que j’ai réussi à ralentir. Au fil des mois, suivant différentes phases de décompression et de décélération, mon corps et mon esprit sont graduellement passés de la cinquième vitesse à la première, et certains jours, ils font même symbiose au neutre.

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Autant j’étais auparavant une pro enjouée du multitasking, autant j’apprécie désormais n’accomplir qu’une chose à la fois, mais le faire minutieusement, avec concentration et présence d’esprit. Et moins je dois en accomplir dans une journée, mieux c’est! Je suis donc finalement devenue une de ces personnes lentes, qui semblent évoluer dans une orbite hors du monde et qui peuvent donner la vague impression d’être déconnectées. Autrement dit, pour les autres, je suis un peu out.

Faire l’expérience d’un nouveau rythme de vie était un des objectifs de ma sabbatique. J’estime que c’est d’ailleurs un des gains inestimables de cette aventure : je sais maintenant ce que signifie l’expression «respirer par le nez»!

Mais depuis quelque temps, cette lenteur commence à me travailler. Elle me met face à une douloureuse question : si plusieurs mois furent nécessaires pour ralentir, combien de temps faudra-t-il pour arriver à accélérer de nouveau?

Parce qu’il faudra bien que je retrouve bientôt la pédale de gaz. Dans moins d’un mois, un dernier avion me ramènera à Montréal et me parachutera dans ma vie antérieure : même appartement, même vieux chat noir et toujours ces mêmes faces le soir à la télévision québécoise.

En un an, l’environnement n’aura pas vraiment changé. Mais moi, oui, et mes conditions de vie aussi. Avant, j’avais un job, un réseau, une routine, une zone de confort professionnel. Comme j’ai tout quitté pour vivre cette sabbatique, ce ne sera plus le cas. Côté boulot, je vais devoir repartir à neuf, et ce, en pleine crise économique. Ce sera l’ultime défi de cette sabbatique, et probablement le plus exigeant.

J’avais su comment partir : on met un pied devant l’autre, on avance et on s’en va ailleurs. Mais revenir, je ne sais pas. Faut-il avancer par en arrière ou reculer par en avant pour retrouver son point de départ? Et au fait, le point de départ sera-t-il toujours là? Probable que non.

Car la nature déteste le vide, la société aussi. Comme les eaux d’un lac se referment naturellement sur elles-mêmes derrière le baigneur qui rejoint la rive, le marché du travail comble rapidement le trou qu’on laisse derrière nous quand on le quitte.

Très vite, nous sommes remplacés, parfois oubliés, parce qu’une présence, même précieuse, s’éteint naturellement dans l’absence. Cette loi immuable vaut pour l’amour, l’amitié et le travail… Peu importe que nous ayons fait de bons placements dans le passé, notre valeur n’est jamais garantie à long terme.

Cette réalité rattrape sans doute à divers degrés tous ceux qui se retrouvent pour un temps hors du marché du travail : parents à la maison, chômeurs, assistés sociaux, victimes de maladies, travailleurs en changement de carrière… Car revenir d’un long congé, c’est un peu comme revenir d’un grand voyage.

C’est se sentir soudainement étranger au cadran, aux échéances et au stress de la performance. C’est devoir s’adapter à un nouvel univers qui a ses propres us et coutumes. C’est aussi se sentir dépassé par les autres travailleurs qui ne se sont jamais arrêtés et qui avancent sur leur erre d’aller, sans trop se questionner. C’est surtout se sentir différent. Tout un dépaysement!

Voilà peut-être l’essence du «choc du retour» qu’évoquent souvent ceux qui reviennent de loin, souvent loin du travail. Devoir dire adieu à une lenteur qui n’a pu s’acquérir que lentement, et devoir recouvrer une rapidité qui, elle, ne revient peut-être pas si rapidement…
guide de survie

Quelle serait la pire gaffe lors d’un party de bureau?









Résultats



Québec

38,5 %


Situation de l'emploi :
Défavorable

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