Le travail vu par une fille qui ne travaille pas.

J’ai enfin compris pourquoi les Québécois parlent toujours de la météo. C’est parce qu’ici, le temps qu’il fait est par essence un sujet d’actualité. D’un jour à l’autre, il se passe toujours quelque chose. Il neige. Il pleut. Il fait entre les deux. Il fait soleil. Ah oui?
Le temps, c’est notre petite guerre à nous et la bataille se joue au moyen d’un drôle d’arsenal : pelles, crampons, capuchons, parapluies, antidépresseurs… Normal, direz-vous. Eh bien non! Il faut quitter le Québec assez longtemps pour constater qu’ici, il ne fait pas beau souvent, et qu’ailleurs, il fait souvent meilleur. Pour perdurer obstinément dans ce climat hostile, soit on est amnésique, soit maso ou on est juste fait fort!
C’est l’une des réflexions que je tire de mon année sabbatique à l’étranger. Ce n’est pas la seule. Par exemple, j’ai vécu un moment d’épiphanie, l’autre jour, rue Saint-Denis. Dans une vitrine, j’ai aperçu des répliques d’objets que j’ai achetés loin d’ici, dans un bazar où ça sentait la boue, la merde, le lait chaud et les épices. C’était au cœur de Delhi.
Le même petit cheval en laiton. Ce foulard multicolore qui déteint au lavage. J’ai craint d’apercevoir la jumelle de ma petite laine de yak achetée à un réfugié tibétain. J’aurais pleuré. Car ces souvenirs de voyage ont traversé les océans. Ils ont mis trois mois à rejoindre le continent américain dans une cale de navire, un peu comme des bouteilles à la mer. Or, j’aurais pu me les procurer au coin de ma rue, dans une boutique de babioles désincarnées. Vive le village global!
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Que reste-t-il encore, une fois que la vie a continué comme si rien n’était arrivé? Hum. C’est un peu comme se questionner sur une histoire d’amour terminée. Tenter d’y répondre, c’est être partagé entre ce qui a été gagné et ce qui a été perdu, entre ce qui était espéré et ce qui s’est avéré. Parce que s’offrir une sabbatique, c’est se payer une étrange aventure avec nul autre que soi. Et bien que l’on sache qu’une fin viendra, dans un probable chaos, on espère pour le mieux. On tâche au moins d’en profiter le temps que ça dure. Et c’est peut-être le plus dur!
Il y a longtemps que les bouddhistes l’ont compris, mais les Occidentaux éprouvent de la difficulté à intégrer le concept : le moment présent, il n’y a que ça. Le passé nous a quittés, demain n’est pas encore arrivé et l’instant nous échappe déjà. Voilà un truc que j’ai appris à mettre en pratique. Ne pas trop m’en faire. Lâcher prise, car on ne contrôle pas grand-chose au fond, hormis les gestes que l’on pose, nos choix, les rêves que l’on a. On peut réaliser ces derniers si on arrête de rêver et qu’on se met véritablement au travail. Personne ne le fera à notre place. Ça aussi, je l’ai appris.
Hélas, dans les creux du retour, quand tout est revenu à la normale et que la poussière s’accumule sur nos souvenirs, on se dit certains jours que ce grand branle-bas de combat n’aura peut-être servi à rien. Mais c’est oublier momentanément que les changements se sont opérés là où ils comptent, dans nos profondeurs, et que ces nouveaux courants nous guident déjà vers ailleurs.
Un congé d’un an, c’est donc un investissement dans le temps. Si on le laisse fructifier, celui-ci nous offre en retour du recul, de la perspective, une forme de lucidité qui fait du bien. Le sentiment d’être hors du temps, justement. L’impression d’émerger d’un sommeil profond et de voir étonnamment plus clair dans sa vie. Certains disent que c’est comme être sous l’effet d’une drogue. Sauf que dans le cas d’une sabbatique, l’effet est sain et il perdure. Pour longtemps? Je l’espère.
Car là est le plus beau pari d’une sabbatique. Qu’elle ne soit pas perdue! Une fois replongé dans le quotidien du travail, il faut nourrir et garder vivant le sens précieux de cette expérience, soit la capacité de se mettre dans tous les possibles et de confronter ses peurs de l’inconnu. Sur le plan personnel, ce sont de grands acquis. C’est un pouvoir. Sur le plan professionnel aussi.
Dans un article du magazine américain Fast Company, on dit qu’une mise à pied est un bon moment pour s’improviser une courte sabbatique. Prendre quelques mois pour combler une vieille soif, accomplir un truc qui nous tient à cœur, pour un jour revenir en force, imprégné d’indépendance et d’estime de soi. Qu’entre deux chômeurs, un employeur préférerait celui qui a fait quelque chose de cette période de flottement à celui qui est resté à se ronger les ongles à côté du téléphone. L’article a été écrit en 2001, probablement durant l’éclatement de la bulle techno, qui avait fait des milliers de sans-emploi.
En 2009, la crise est très différente, mais l’idée reste la même. C’est un pensez-y bien!