Pas facile de combiner la vie de travailleur avec celle de musicien à ses heures. Que ce soit en attendant de percer ou simplement pour s’amuser, tous doivent jongler avec une double vie compliquée. Rencontres avec des mordus qui brillent autant sous les néons de bureau que sous les feux de la rampe.

«Je suis l’enseignant le plus rock and roll de la Commission scolaire de Montréal!» clame Jonathan Fecteau. Non, il ne donne pas ses cours un perfecto sur le dos et une cigarette au bec. Plutôt, ce professeur au primaire partage son temps entre ses classes de gamins et des adultes à peine plus mûrs avec qui il jamme au sein de deux groupes, Mono/Stéréo et Les Dorchesters.
Comme beaucoup de musiciens, il a le rock dans la peau. «J’ai besoin de faire de la musique. Cette passion m’habite d’aussi loin que je me souvienne. Dès l’âge de 11 ans, j’étais captivé par un oncle et un ami d’une cousine qui grattaient la guitare», se souvient-il.
Mais là s’arrête le cliché. Plutôt qu’ajouter sexe et drogue à la fameuse équation du rock and roll, Jonathan Fecteau a opté pour le bac en enseignement.
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«Je faisais du tutorat au secondaire et j’aimais ça, confie-t-il. Je trouvais aussi que la profession enseignante manquait de gens qui sortent un peu du moule.» Il concilie donc habilement concerts et répétitions avec son «vrai» boulot depuis sept ans.
Il n’est pas le seul dans ce bateau. Qu’ils espèrent voir leur carrière musicale décoller ou non, les musiciens qui ne vivent pas exclusivement de leur art doivent déployer des trésors d’inventivité pour harmoniser leur vie de troubadour avec celle de travailleur.
«Ça prend des emplois souples, qui permettent d’accepter les possibilités de spectacles», estime Sylvie Courtemanche, directrice des Francouvertes, le concours musical qui a notamment lancé la carrière de Loco Locass. «Le travail autonome offre beaucoup de flexibilité, tout comme les emplois en restauration ou dans les bars, qui permettent souvent d’organiser son horaire», ajoute-t-elle.
On est loin du cabinet de notaire! C’est pourtant en travaillant comme agente de bureau pour le notaire Robert Sénécal que l’auteure-compositrice-interprète Michèle Ouellette se taille une place dans le monde du folk. «J’ai la chance d’avoir des patrons qui me soutiennent et qui tolèrent mes absences et mon horaire irrégulier, explique- t-elle. Je suis à temps partiel et, en principe, je dois être au boulot trois jours par semaine, mais si c’est impossible, la priorité va à la musique et mes patrons l’acceptent.»
Un arrangement qui lui a permis d’enregistrer et de lancer, en mars dernier, un premier maxi qui tourne depuis sur les ondes des radios universitaires et communautaires de la province.
Sylvie Bérichon, adjointe du notaire employant Michèle Ouellette, y va toutefois d’un bémol. «Lorsqu’on a embauché Michèle il y a environ quatre ans, sa carrière musicale n’avait pas encore pris son envol. Aujourd’hui, elle maîtrise ses tâches et peut facilement les accomplir seule, le soir, sans supervision. Mais il serait difficile de former un nouvel employé avec cet horaire.»
Pour Michèle Ouellette, cette bonne entente avec ses supérieurs est précieuse. «La paie est certes moins grosse [quand je prends congé], mais ça m’épargne beaucoup de stress et de complications, renchérit-elle. Je connais des musiciens qui ont une longue liste de fausses excuses pour quitter le travail plus tôt, pour un test de son ou une entrevue.»
Certains craignent de perdre leur emploi chaque fois qu’un nouvel engagement musical survient, ajoute-t-elle. D’autres angoissent à l’idée de devoir supplier encore une fois un collègue de prendre leur quart de travail.
Car l’horaire du musicien, même à temps partiel, est bien rempli. Jonathan Fecteau énumère les éléments de son agenda rock comme un métronome. «Il y a le temps que je passe à la maison à répéter et à composer de nouvelles chansons, les répétitions au local, en moyenne deux fois par semaine, où je répète pour les shows et pour monter les nouvelles compositions. Ensuite les jours de spectacle, il faut préparer le matériel, faire les tests de son, puis donner le show comme tel.» Sans compter qu’il faut aussi jongler avec le calendrier… des autres. «Plus le groupe a de membres, plus ça se complique», ajoute Michèle Ouellette.
Une affirmation qui vaut aussi pour les employeurs. À la boutique de jeux Le Valet d’cœur, à Montréal, les musiciens sont légion. «On ne s’est jamais dit qu’on engagerait que des artistes. C’est plutôt qu’on recherche des passionnés, précise Chantal Campagna, acheteuse de la boutique. Accommoder tout le monde est parfois un casse-tête, mais au final, le personnel est heureux et se sent à l’aise chez nous.»