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Tendances
L’authenticité en forfait

L’envers du vrai

Révolue l’époque où le summum du dépaysement se résumait à un voyage en Égypte. Aujourd’hui, le commun des mortels cherche des expériences de vie inusitées et... pénibles. Tout au bout brille la promesse de vivre de l’authentique, du «vrai», et de trouver un sens à sa vie. Est-ce le nouveau dada de consommateurs blasés?

par Crystelle Crépeau


Magazine Jobboom
Vol. 7 no. 3 mars 2006


Au printemps 2004, Pierre Racine a passé 36 heures dans la peau d’un itinérant. Avec cinq autres personnes et un guide, ce professeur de psychologie de l’Université du Québec à Trois-Rivières a quêté dans les rues de Montréal, mangé dans les centres pour sans-abri et dormi à la belle étoile. Coût de l’expérience : 300 $.

Cette retraite de rue, comme il l’appelle, lui a permis de voir la pauvreté autrement. «On voit les choses de l’intérieur, pas comme un fonctionnaire du système ou un sociologue universitaire. Pour un moment, on laisse tous nos préjugés de côté.»

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Cette initiative était orchestrée par l’Américain Stephan Clarke, un ancien travailleur social ayant conduit des expériences similaires à Baltimore et à Washington D.C. Ce sont des bouddhistes qui, au début des années 1990, ont créé les retraites de rue à New York.

Ainsi, un peu partout dans le monde, des organisateurs se spécialisent dans l’authenticité en forfait. En Russie par exemple, des Japonais retraités se bousculent aux portillons des anciennes datchas — ces maisons de campagne construites sur des terres cultivables — pour jardiner dans des conditions difficiles. L’agence britannique Hinterland Travel propose, pour sa part, d’aller gambader sous les tirs d’obus à Bagdad, de faire son marché à Kaboul ou de parcourir les camps de réfugiés palestiniens, tout cela sous la supervision d’un guide expérimenté en zones de guerre.

Plus près de chez nous, l’ancienne prison de Trois-Rivières offre la possibilité de se transformer en voyou l’espace d’une nuit. Moyennant 60 $, chaque participant a le privilège de dormir dans une cellule et d’y prendre son petit-déjeuner. Pour rendre l’expérience plus réaliste, un ex-détenu (un vrai) raconte au groupe les rudiments de la vie de prisonnier. Tous repartent ensuite avec une fiche d’incarcération et un t-shirt souvenir. Enfin, plusieurs Québécois préfèrent transformer de banales vacances en projet humanitaire, en allant construire des écoles en Inde, par exemple.

Comment expliquer que des gens soient prêts à payer pour se mettre dans des situations éprouvantes?

L’authenticité serait-elle la nouvelle tendance? Est-on prêt à mettre sa vie en péril pour s’extirper de la ouate du quotidien? Pierre Racine ne le croit pas. Il a plutôt vu dans sa démarche personnelle la possibilité de développer une plus grande humanité, de la compassion pour autrui. «On ne fait pas ça pour vivre des sensations fortes. Aujourd’hui, quand je fais un don, ce n’est pas de façon mécanique pour soulager ma conscience. J’apprécie davantage mes privilèges au lieu d’en vouloir toujours plus.»

Bien sûr, son expérience de trois jours était encadrée. «Mais notre guide a fait bien attention de ne pas nous installer dans le confort, dit-il. Nous ne savions pas où nous allions dormir ni quand nous allions manger. Même trouver des toilettes était compliqué! Notre horaire était chaotique, comme le quotidien des itinérants.»

Quête spirituelle?
Si certains mettent en doute le réalisme de ces expériences, notamment parce qu’elles sont encadrées, le psychologue Guy Corneau, pour sa part, croit qu’elles peuvent se révéler utiles. «C’est un outil, un prétexte, pour toucher ce qu’il y a d’authentique en soi. L’encadrement permet d’apaiser le besoin de sécurité, très important chez l’être humain. À travers ces paramètres, on peut vivre une prise de conscience. Par contre, il faut en faire quelque chose par la suite, afin que ça dépasse le tourisme.»

Comment expliquer que des gens soient prêts à payer pour se mettre dans des situations éprouvantes? Guy Corneau n’hésite pas à associer cette réalité à la société de consommation. «Ça montre bien le paradoxe auquel on est arrivé. Le capitalisme a fait croire aux êtres humains qu’ils seraient heureux en acquérant tous les biens qu’ils désiraient. Les gens arrivent au bout de cette idée et se rendent compte que le bonheur n’y est pas. Ils cherchent un sens à leur vie, ce qui stimule énormément la recherche d’authenticité.»

Le règne de l’individualisme aurait aussi quelque chose à y voir, selon ce psychologue. «Le mythe qui est en train de s’effondrer, c’est le je-me-moi. Je peux me satisfaire tout seul dans ma bulle. Ça fait un temps, quand on est dans l’affirmation de soi; mais ça ne tient pas la route», poursuit Guy Corneau.


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