D’autres consommateurs extraient la pseudoéphédrine (un décongestionnant) de médicaments contre la toux et le rhume pour produire des drogues illégales comme l’ecstasy et la méthamphétamine. En 2004, Pfizer, fabricant du Sudafed, a dû revoir la composition de ce médicament sans ordonnance pour en retirer la pseudoéphédrine.
Même le Gravol, vendu en principe pour prévenir le mal des transports et les nausées, est l’objet d’une consommation récréative : à fortes doses, ce médicament provoque une sensation d’euphorie. «Apparemment, le Gravol est une drogue très populaire dans les soirées», a déclaré en 2002, à la Chambre des communes, la présidente du Comité spécial sur la consommation non médicale de drogues ou médicaments.
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Société Prozac
Le cas des antidépresseurs est particulièrement révélateur pour comprendre comment une population peut adopter un médicament pour d’autres fins que la lutte à la maladie et créer un phénomène de consommation.
Les premiers antidépresseurs ont vu le jour en 1957. Ils augmentent le taux de sérotonine, de noradrénaline ou de dopamine, trois neurotransmetteurs (substances qui transmettent l’influx nerveux d’un neurone à l’autre) régulateurs de l’humeur. Ces médicaments sont alors prescrits par les psychiatres pour le traitement de la dépression majeure.
En 1986, la mise en marché bien orchestrée du chlorhydrate de fluoxétine (Prozac), à l’action plus ciblée et aux effets secondaires atténués, engendre un engouement pour la «pilule du bonheur». Désormais prescrits par les médecins généralistes, les nouveaux antidépresseurs sont accessibles au plus grand nombre.
Vingt ans après la révolution Prozac, toutes les couches de la société carburent aux antidépresseurs : adolescents en peine d’amour, travailleurs stressés, femmes ménopausées, personnes âgées anxieuses. À cet égard, le psy Robert Letendre s’inquiète du nombre de jeunes adultes (20, 21, 22 ans) et même d’enfants sous antidépresseurs. «On ne voyait pas ça il y a 15 ans», précise-t-il.
En 2004, la dépression était la troisième cause de consultation d’un médecin au Canada derrière l’hypertension artérielle et le diabète, indique IMS Health Canada, société qui rassemble et analyse des données sur les ordonnances — un marché évalué à 20 milliards de dollars au Canada en 2006. Au palmarès des médicaments les plus prescrits par les omnipraticiens canadiens, l’antidépresseur Effexor occupait la cinquième position en 2004.
Professeur au Département de sociologie de l’UQAM, Marcelo Otero mène des projets de recherche sur les antidépresseurs. Pour cet universitaire, la dépression telle que rendue publique n’est pas une maladie, sauf dans certains cas chroniques pris en charge par la psychiatrie. «Des gens qui ont des problèmes transitoires, des problèmes de couple, de travail, de fatigue, etc., vont très vite s’identifier au diagnostic de la dépression, soutient-il. La dépression se rapproche tellement de la normalité. C’est ce qui explique son succès.»
Mutations sociales
Depuis la Révolution tranquille, notre relation à la souffrance, aux médicaments et aux professionnels de la santé n’est plus la même. «Avant, c’était vers Dieu que l’on se tournait pour apaiser nos angoisses devant la souffrance, notre peur de vieillir et de mourir, évoque Jean-Claude St-Onge.
«Maintenant, nous attendons notre salut des médicaments, poursuit le philosophe. Plus que jamais, nous refusons notre condition de mortel. Avec des médicaments, nous voulons reculer le moment inéluctable de la mort, refouler nos limites, nous sentir mieux, répondre aux canons de la beauté.»
Dans une société de surconsommation, le médicament est un produit parmi d’autres qui doit agir sur-le-champ, car le consommateur-citoyen veut demeurer performant. «Le médecin est souvent confronté à un patient qui désire une réponse immédiate, déclare le Dr Rodrigue. J’ai vu des gens venir consulter le lendemain matin d’une première nuit d’insomnie pour avoir des pilules pour mieux dormir.»
«Le langage des patients a changé, atteste Robert Letendre. Ils magasinent comme s’ils étaient dans un centre commercial et ils exigent un traitement rapide. Il m’est arrivé que des gens me demandent de faire une psychothérapie au téléphone!»
Il y a une vingtaine d’années, la dépression n’était pas légitime, rappelle Marcelo Otero. «Un ouvrier qui serait allé voir son patron en lui disant : “Je suis déprimé, je ne rentre pas au travail” aurait fait rire de lui. Aujourd’hui, il y a moins d’intolérance à la souffrance psychique, ce qui n’est pas une mauvaise chose, mais dès qu’on a un malaise, on peut revendiquer le statut de personne souffrante. La souffrance psychique est démocratisée, tout le monde peut être déprimé et tout le monde a droit au traitement.»
On se croirait dans le roman d’anticipation Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley (1932), où les personnages consomment immédiatement une drogue (le soma) dès qu’un souci les assaille...