Pourquoi M. Lachance travaille-t-il au casino? Qu’est-ce qui a poussé Mme Boulanger à enfourner des pains ou M. Laprise à devenir électricien? Au-delà du hasard, d’aucuns estiment qu’il existe peut-être un lien entre le patronyme et la profession. Sérieusement.

Alors qu’il était enfant à Chicago, Frank Nuessel avait un voisin dont le nom de famille était Blood (sang). Quelques années plus tard, ce voisin est devenu médecin. «Il disait à la blague que son nom avait déterminé sa profession», raconte le professeur de langues et de linguistique à l’Université de Louisville, au Kentucky.
Une hypothèse peut-être pas si folle sur laquelle s’est penché Frank Nuessel quelques années plus tard. En 1992, il publie un livre intitulé The Study of Names dont une partie traite de ces patronymes étroitement liés à un métier ou à une profession. Il crée même un néologisme pour les décrire : aptonymes, qui signifie «nom approprié, qui convient exactement».
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«Il n’existe pas de prédestination entre le nom et la profession ou le métier des gens, affirme le linguiste américain. Mais, à bien y regarder, on peut difficilement penser qu’il ne puisse pas y avoir un certain rapport d’influence, un facteur à considérer.»
Un peu plus au nord de Chicago, à Trois-Rivières exactement, André Bougaïeff découvre, vers la fin des années 1970, l’existence d’un certain Marc Brûlé, vendeur… d’extincteurs. Pour le professeur de linguistique au Département de français de l’Université du Québec à Trois-Rivières, c’est le début d’une collection de noms rigolos qui s’accumulera dans ses tiroirs pendant 20 ans.
En 1999, il a créé un site Web qu’il a baptisé le Centre canadien des aptonymes. En plus d’y exposer sa collection d’aptonymes, il diffuse de l’information à ce sujet tout en recueillant les perles que les internautes lui envoient. «Actuellement, la fréquentation de mon site varie de 25 à 50 personnes par jour», dit le linguiste, fasciné par l’engouement du public pour son site «qui ne sert à rien». Mais André Bougaïeff avoue qu’il essaie de ne pas trop ébruiter sa passion pour les aptonymes, surtout devant ses collègues. «Ça ne fait pas sérieux pour un professeur d’université, explique-t-il. Les aptonymes demeurent essentiellement un hobby pour moi.»
Ce qui ne l’a pas empêché d’encourager les efforts de David Chapman, un chercheur en acoustique sous-marine de Dartmouth, en Nouvelle-Écosse, mordu comme lui des noms prédestinés. À la suggestion d’André Bougaïeff, il a créé le Canadian Aptonym Centre, pendant anglais du site du linguiste trifluvien. Un peu gêné lorsqu’on le questionne sur son initiative, David Chapman insiste lui aussi sur le fait qu’il ne s’agit pour lui que d’un simple passe-temps. «Quand mes recherches n’avancent pas, je me détends avec quelques aptonymes», confesse-t-il.
Dans son bureau du Kentucky, le linguiste accumule tout ce qu’il peut sur les aptonymes. Parmi ses sources figurent aussi bien le très scientifique Psychoanalytic Quarterly que les quotidiens régionaux Louiseville Times ou Indiana Star. Mais ce qui ne constitue actuellement qu’un passe-temps amusant pourrait bientôt devenir recherche universitaire : dès l’automne prochain, il entend s’attaquer à une étude sur les noms prédestinés. Ses recherches devraient d’ailleurs lui permettre de rencontrer les divers Ken Lawless (sans loi), chef de police, et autres Dr Knapp (sieste), anesthésiste!
C’était écrit dans le ciel…
Quelques célèbres porteurs d’aptonymes :
Marcel Aubut, ancien propriétaire de feu l’équipe de hockey les Nordiques de Québec
Charles de Gaulle, ex-président de la République française
Josée Lavigueur, spécialiste du conditionnement physique
Daniel Lavoie, chanteur
Eugène Terreblanche, leader de l’Afrikaner Weerstandsbeweging, le mouvement de résistance afrikaner en Afrique du Sud