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Opinions politiques, histoires de cœur et photos perso sont exhibées avec désinvolture dans Internet. Va-t-on trop loin?

par Corinne Fréchette-Lessard


Magazine Jobboom
Vol. 8 no. 1 Janvier 2007


Nous sommes dans un bar, à Montréal. Un homme et une femme font connaissance, boivent un verre et flirtent à souhait. Avant de partir, la fille donne un bout de papier à son prétendant. Son numéro de téléphone? Non. Plutôt l’adresse de sa page MySpace, la clé qui permet d’entrer dans son univers et de tout savoir sur elle. Bienvenue à l’ère du Web 2.0!

Libres de créer du contenu, les internautes se dévoilent de plus en plus sur la Toile. Ce comportement s’explique en partie par une soif de transparence, selon Pierre C. Bélanger, professeur au Département de communication de l’Université d’Ottawa. «Dans notre société, on met de l’avant le libre accès à l’information. On veut donc pouvoir fouiller partout, y compris dans la vie privée des gens», dit-il.

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Livre ouvert

Se livrer de telle façon dans le cyberespace est-il sage? Rien n’est moins sûr. «Il y a une grande différence entre se confier à son journal intime et le faire en ligne. Dans Internet, l’activité est plus risquée», affirme Pierre Trudel, titulaire de la Chaire L. R. Wilson sur le droit des technologies de l’information et du commerce électronique de l’Université de Montréal. Car contrairement aux impressions griffonnées dans un cahier rangé au fond d’un tiroir, l’information en ligne est à la portée de quiconque. Et quiconque peut en faire ce qu’il veut.

«Je fais très attention à ce que j’écris dans mon blogue parce que, comme travailleur autonome, c’est ma vitrine professionnelle, affirme Nicolas Langelier, auteur et journaliste indépendant spécialiste des impacts sociaux des nouvelles technologies. «Je ne mets jamais de contenu qui pourrait influencer de manière négative la perception d’un client potentiel. Si, un jour, j’ai besoin d’exprimer mes émotions dans Internet, je le ferai probablement de manière anonyme.»

Vous avez dit vie privée?

Par ailleurs, en racontant leurs aventures, les internautes entraînent souvent leur entourage dans leur sillage. Or les lois sur la protection de la vie privée s’appliquent aussi dans Internet, indique Pierre Trudel. «Au Québec, les lois encadrant le droit à l’image sont particulièrement strictes et il est interdit de diffuser la photo d’une personne sans son accord. Ça vaut aussi pour les blogues!» Ainsi, théoriquement, avant de mettre les photos de votre dernier party dans Flickr, il vous faut l’assentiment de tous les gens qui y figurent.

Pourtant, peu de gens ont ce réflexe. «On n’a pas encore réfléchi sur l’impact des traces qu’on laisse dans le cyberespace. Les outils sont faciles à utiliser et leur rapidité élimine le processus de réflexion», déplore Nicolas Langelier.

Car si l’information relatée sur la Toile peut sembler anodine, elle peut servir à d’autres, notamment aux publicitaires. «Internet permet de recueillir des renseignements sur les comportements des internautes, comme leurs préférences et les sites mémorisés dans leurs signets», confirme Serge Proulx, professeur titulaire à l’École des médias de l'Université du Québec à Montréal (UQAM) et directeur du Groupe de recherche sur les usages et cultures médiatiques. «Cette information permet de tracer des profils précis des internautes. Cela entraîne des possibilités de cibler des consommateurs de manière toujours plus sophistiquée.»

La firme américaine eMarketers, qui étudie les tendances du marketing sur le Web, prévoit d’ailleurs que les investissements publicitaires dans les réseaux sociaux en ligne friseront les 2 milliards de dollars en 2010, un bond vertigineux par rapport aux 280 millions envisagés pour 2006.

Mitch Joel, président de Twist Image, une firme montréalaise de consultation spécialisée en marketing en ligne, croit que les internautes seront ainsi mieux servis par les publicitaires. «La plupart des gens sont ouverts aux messages publicitaires pour autant que ceux-ci les intéressent. Un consommateur qui aime les films d’action sera content d’être ciblé par une campagne entourant la sortie du prochain film Terminator, par exemple.»

La publicité sur mesure peut toutefois causer l’étrange sensation d’être épié. «On est au tout début de ces pratiques de marketing ciblé et, déjà, ça me rend mal à l’aise, confie Nicolas Langelier. Quand je navigue dans le site du journal britannique The Guardian, les pubs sont canadiennes, adaptées pour moi. J’ai l’impression qu’ils savent qui je suis.» Pour cette raison, il laisse de faux renseignements chaque fois que faire se peut. Un réflexe à développer pour qui n’a pas envie d’écrire sa propre fiche dans le grand journal… de Big Brother!


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