Terminée l’époque où les pools sportifs étaient l’apanage de quelques fanatiques de la statistique. Avec Internet, ils font le bonheur de millions d’adeptes. Anatomie d’un phénomène.

Ils sont une douzaine assis sur le bout de leur siège dans le salon du commissaire de leur ligue. Nerveux, ils attendent le résultat du tirage au sort qui déterminera l’ordre du repêchage. Un des joueurs, Pierre F., chef de sections dans un populaire mensuel gratuit et auteur de ces lignes, a des papillons dans l’estomac. Depuis deux semaines, il décortique magazines et sites spécialisés sur le football américain et analyse les statistiques dans l’espoir de forger l’équipe de ses rêves, celle qui lui permettra de remporter le championnat de la ligue des Super Connaisseurs.
Comme des milliers de Québécois, ces amateurs de sport s’apprêtent à jouer à ce que nos voisins du Sud nomment les fantasy sports, mieux connus ici sous le nom de pools. Le principe est le suivant : au début d’une saison d’un sport professionnel (hockey, baseball ou football, par exemple), quelques individus se regroupent et forment une ligue. Chacun procède à un repêchage afin de créer son équipe virtuelle composée de vrais joueurs. Plus les joueurs choisis comptent des buts, frappent des coups sûrs ou marquent des touchés, plus leur équipe virtuelle grimpe au classement du pool.
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C’est dans la tête de Bill Gamson, chercheur associé à l’école de santé publique d’Harvard, que cette idée est née, en 1960. Mordu de baseball, il propose alors à ses amis de sélectionner des joueurs des deux ligues du baseball majeur et de mesurer la performance de leurs «équipes» respectives au moyen de différentes statistiques. Vingt ans plus tard, l’éditeur américain Bill Okrent adapte ce jeu et met sur pied une ligue de baseball virtuel. Les fantasy sports, tels qu’on les connaît, étaient nés.
Près de 30 ans plus tard, ils sont des millions à jouer dans le monde et des versions fantasy existent pour la plupart des sports majeurs, et même pour des activités comme le sumo ou le ski nautique!
Souvent, ces sites permettent à chaque ligue de personnaliser ses règlements. Par exemple, elles peuvent limiter le nombre d’échanges de joueurs permis au cours d’une saison ou accorder plus de points aux statistiques défensives. Mais l’objectif reste le même : les participants se disputent le premier rang de leur ligue. «C’est une façon de démontrer son expertise à une communauté de pairs, aux fans d’un même sport», explique André Richelieu, professeur agrégé à l’Université Laval spécialisé en marketing sportif. «En choisissant les meilleurs joueurs et en gagnant son pool, le fan se définit comme le meilleur expert.»
Du même coup, le joueur développe un solide attachement émotif au jeu. «Le sport professionnel est à l’ère de l’autonomie», raconte Jean Dion, chroniqueur sportif au Devoir et pooler assidu depuis une vingtaine d’années. «Avant, à moins d’être échangé, un joueur professionnel faisait toute sa carrière dans le même club. Aujourd’hui, l’allégeance des joueurs envers leur équipe a diminué et celle des partisans aussi.»
Les fantasy sports permettent aux fans de recréer un lien avec une équipe, même virtuelle – leur équipe. Ainsi, un pooler peut se réjouir comme s’il gagnait la Coupe Stanley lorsqu’un obscur joueur des Blue Jackets de Columbus marque un simple but dans un match sans importance.
Il arrive évidemment que des joueurs mettent en jeu des montants symboliques pour pimenter la compétition. Mais l’argent n’est pas une grande motivation, soutient Jean Dion. «On joue surtout pour l’honneur et pour obtenir le droit de baver les autres. Mais il faut être prudent : on ne sait jamais quand on va se mettre à dégringoler au classement!»
Au Québec, le portrait de l’industrie est plutôt flou et il est difficile d’évaluer combien de sites d’ici sont consacrés aux fantasy sports. Mais chose certaine, sport national oblige, le hockey tient le haut du pavé. Patrice Boissonneault est le fondateur de PoolExpert.com, un des plus importants sites de gestion de pools de la province. Discret, il dit en gérer «des milliers», mais refuse de donner un chiffre plus précis. Depuis sa création, en 1999, quelque 300 000 personnes se sont inscrites dans son site; ce qui ne veut pas dire qu’elles ont toutes une équipe active en ce moment.
Caractéristiques d’un joueur moyen, aux États-Unis
• Homme (92 %), blanc (91 %), âgé en moyenne de 36 ans, est marié (77 %) et a un revenu familial de 76 871 $.
• Professionnel scolarisé habitant en banlieue.
• Joue depuis 9 ans, dans 6 ligues de sports différents chaque année, avec des gens qu’il connaît dans 75 % des cas.
• Dépense 493,60 $ US par année pour y jouer.
• Passe trois heures par semaine à gérer son équipe.
Source : Fantasy Sports Trade Association (FSTA).