Un peu partout sur la planète, des citoyens au pouce vert prennent d’assaut des espaces urbains abandonnés pour en faire des îlots de verdure. Ces guérilleros de l’horticulture embellissent nos paysages, armés de truelles et de bonnes intentions. Incursion dans le monde du jardinage interlope.

Avec un tel nom, on les imagine arborer des airs de durs à cuire, des bandanas et des t-shirts du Che. Pourtant, les guérilleros du jardinage n’ont rien de menaçant.
Il suffit de rencontrer Johanne Dion, une habituée de la guérilla jardinière, pour s’en convaincre. Cette gentille retraitée à la voix de soie estime avoir planté pas moins de 600 arbres sur le terrain de son voisin, devant sa maison à Richelieu, de 2000 à 2002.
«Je partais très tôt le matin avec des chaudières pleines de pousses de tilleul ou d’érable récoltées dans mes plates- bandes pour les planter au bord de la rivière», raconte-t-elle. Un moyen de reboiser cette parcelle de terre malmenée par les propriétaires successifs… et de faire un pied de nez au plus récent et sa mauvaise habitude de couper les arbres.
Une action tout à fait dans l’esprit de la guérilla jardinière, concept souvent désigné par son appellation anglophone guerrilla gardening, et définie simplement comme «l’action de jardiner sur un terrain public, avec ou sans permission», par David Tracey, un journaliste et architecte paysagiste de Vancouver, auteur de Guerrilla Gardening: a Manualfesto.
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Les guérilleros du jardinage se donnent donc pour mission de s’approprier des terrains vagues, abandonnés ou négligés en y plantant des végétaux, histoire de donner aux villes le coup de pouce… vert dont elles ont besoin.
Le jardinage clandestin est une pratique centenaire dont les origines sont difficiles à établir. Selon David Tracey, elle a fait sa première apparition dans les livres d’histoire il y a plus de 300 ans, alors que le Britannique Gerrard Winstanley, à la tête des Diggers (les «Bêcheurs»), défendait le droit de travailler la terre sans le consentement des propriétaires terriens et sans leur payer de redevances. Le groupe cultivait les terres inutilisées des nobles autour de Londres pour nourrir les démunis.
Le manifeste laissé par les Diggers a semé le germe de la résistance chez certains environnementalistes américains qui s’en sont inspirés, dans les années 1960, pour revendiquer un terrain vague près de l’Université de Berkeley, en Californie. Ce n’est qu’en 1973 que le mot «guérilla» s’est greffé aux préceptes d’une rébellion horticole. L’artiste new-yorkaise Liz Christy a alors fondé le groupe Green Guerillas et converti un lot abandonné de Manhattan en un jardin communautaire, dont la vocation demeure inchangée à ce jour.
La guérilla jardinière s’est propagée aux quatre coins du monde, mais sa trajectoire anarchique et underground la rend difficile à cerner. Certaines factions, craignant les arrestations, agissent dans l’anonymat. Le mouvement n’a ni leader ni marche à suivre et ses objectifs varient selon les interventions. Pour ceux qui ne mangent pas à leur faim, la revendication du droit à la terre prend une signification politique. Dans les pays plus riches, elle relève plutôt d’un souci environnementaliste.
Avec son blogue Le pouvoir aux pousses, l’artiste montréalaise Emily Rose Michaud est bien connue dans la communauté locale disséminée des guérilleros du jardinage. Une appellation qu’elle n’affectionne pas particulièrement. «Je connais des gens qui pratiquent le guerrilla gardening à Montréal depuis longtemps, mais ce n’est que récemment que j’ai su que ce type d’actions porte ce nom un peu agressif.»
En novembre 2007, Emily Rose Michaud a investi un terrain vague appartenant au Canadien Pacifique, situé près du chemin de fer entre les rues Henri- Julien et de Gaspé, à Montréal. Grande comme un terrain de football, c’est l’une des dernières parcelles inoccupées du Plateau-Mont-Royal. Elle y a érigé le Roerich Garden, une grande sculpture faite de plantes et de compost reproduisant un symbole reconnu internationalement (un grand cercle entourant trois plus petits cercles), utilisé pendant la Seconde Guerre mondiale pour préserver les sites culturels des bombardements aériens. «Avec le guerrilla gardening, je questionne notre relation avec l’espace public, surtout défini par des notions de limites territoriales, avance-t-elle. Je sors l’art de la galerie et je fais tomber les frontières entre l’espace privé et public.»