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Il y a de ces endroits sur terre qui vous retiennent avec la force de l’aimant. Et quand vous réussissez finalement à les quitter, ils vous suivent toute votre vie.
Ce peut être une ville, un désert ou un bras de mer. C’est parfois là où il n’y a de prime abord rien du tout mais où on trouve tout ce qu’il nous faut. Ce peut être un trou perdu dans les replis du monde, dans lequel on ne se sent jamais perdu, justement. On ignore pourquoi, mais on s’y retrouve.
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Je suis atterrie dans un de ces lieux en n’en croyant pas mes yeux. Il est vrai qu’après une trotte de 24 heures dans un minibus brinquebalant sur la route peut-être la plus surréaliste au monde, on ne croit plus en rien. À part qu’on a dû avoir un accident en chemin et que la vie après la mort, ce n’est finalement que ça : le défilement infini de montagnes plus monstrueuses les unes que les autres, de gueules de ravins qui veulent vous avaler, de glaciers immortels et de rivières qui serpentent à travers des terres arides.
Imaginez un univers silencieux, froid comme la mort, dans lequel même l’oxygène est raréfié. Un univers terriblement inhospitalier pour le genre humain. Vous y êtes.
Il s’agit de la Leh-Manali Highway, la seconde plus haute route carrossable au monde. Tracée au cœur de l’Himalaya, elle permet d’accéder à Leh, principale ville du Ladakh, région bouddhiste du nord de l’Inde située près de la frontière de la Chine.
Neuf mois par an, cette voie subit la mauvaise humeur des montagnes : avalanches, éboulis et dangereuses tempêtes. Alors, elle est fermée à toute circulation. De juin à la mi-septembre, on peut s’y lancer, mais toujours à ses risques et périls, nous rappellent les chauffeurs de bus qui la connaissent par cœur et qui en ont pourtant toujours peur. Ils craignent surtout d’arriver au bout de leur fatigue, de s’endormir au volant et de foncer droit dans le vide, ce qui arrive parfois et qui leur est fatal, comme à leurs passagers.
Dans pareille aventure, on s’assoit au fond du bus et on croise les doigts pendant cette vertigineuse ascension qui nous transporte à plus de 5 000 mètres dans les hauteurs. La nature étant ce qu’elle est, de temps à autre, le véhicule s’arrête et tout le monde descend faire sa petite besogne, les fesses à l’air dans l’univers. «Open toilet», rigolent toujours les Indiens.
Au bout de 480 tortueux kilomètres, on arrive à destination. Comme suspendu dans le vide, un mirage prend finalement vie : c’est Leh, petite fleur enracinée dans une crevasse de la chaîne himalayenne. Elle est blanche comme ses vieux os, soit des bâtiments plusieurs fois centenaires habillés de chaux. Les touristes qui la découvrent sont pour la plupart frappés d’un étrange étourdissement : l’émerveillement. Qu’un tel endroit existe au bout de tout ce nulle part est presque un miracle.
À Leh, le ciel est mauve tellement il est bleu. Et à 3 500 mètres d’altitude, on se sent plus près du soleil. Les gens se promènent dans les petites rues terreuses à pied ou à moto, sans casque, les pensées au vent. Les voyageurs visitent la vieille ville, puis se préparent à faire un trek, la seule activité possible dans les alentours.
D’autres ne se préparent à rien du tout. Ils n’arrivent surtout plus à quitter Leh. Ils fument des pétards l’après-midi et ne trouvent plus de quoi s’inquiéter dans cette vie qui, par jour, coûte peu de roupies. De quoi roupiller tranquille dans la beauté du monde, pendant qu’autour, les montagnes changent de couleurs, selon l’heure.
Quand j’en ai marre de Montréal, mais que je n’ai nulle part où me pousser, il m’arrive de fermer les yeux et de me retrouver momentanément dans cette bourgade indienne. J’imagine surtout Leh quand plus aucune route ne s’y rend. Comment elle doit respirer calmement sous la neige. J’imagine le silence de montagne qui doit y régner, quasi entier, comme il est si rare dans le monde des hommes.
Je me dis qu’on doit être bien à cet endroit, comme hors du monde, même si je n’en sais rien. Peut-être qu’on s’y ennuie à mourir et qu’on y égraine les mantras désespérément, en attendant le printemps.
Mais peu m’importe. En pensée, Leh me fait toujours du bien. Ce sont des vacances éclair qui ne coûtent rien.
À chacun son paradis. Où est le vôtre?