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Vie au travail
Le travail au grand écran

Évasions barbantes

Quiconque se sent au bord de l’épuisement professionnel devrait éviter le visionnage de Bringing Out the Dead (1999) de Martin Scorsese, dans lequel Nicolas Cage incarne un ambulancier new-yorkais littéralement submergé par ses tâches. Bien que l’action se déroule aux États-Unis, les travailleurs québécois de la santé s’y reconnaîtront...

par Jean-Sébastien Marsan


Magazine Jobboom
Vol. 7 no. 6
juin-juillet 2006


Ce n’est pas d’hier que le septième art s’intéresse à la vie au travail. Le cinéma a vu le jour en filmant des travailleurs : en 1894-1895, les premières images des frères Auguste et Louis Lumière, inventeurs du cinématographe, montrent des ouvriers sortant d’une usine et d’un port français. «Mais il y a très peu de films où le travail est au cœur de l'action, remarque Pierre Jutras, directeur, Programmation et Conservation de la Cinémathèque québécoise. Historiquement, le cinéma est une distraction, un moment où l’on oublie le dur labeur quotidien.»

N’empêche... Des œuvres permettent de faire une incursion dans les rouages du métro-boulot-dodo. Récemment, au Québec, La moitié gauche du frigo de Philippe Falardeau (2001), faux documentaire sur le chômage, pose un regard original sur le marché du travail. Louis Bélanger, dans Gaz Bar Blues (2003), reconstitue avec minutie le train-train quotidien dans une station-service d’un quartier populaire.

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Deux satires sur le travail à la chaîne, À nous la liberté de René Clair (France, 1931) et Les temps modernes de Charles Chaplin (É.-U., 1936), exposent un dilemme toujours pertinent de nos jours : que privilégier, le travail humain ou celui de la machine?

«Le travail en soi, comme le bonheur, n’est pas un très bon sujet de film, précise Yves Lever, critique et historien du cinéma québécois. Le chômage entraîne des conditions de vie, souvent de survie, qui deviennent rapidement dramatiques. C’est cela qui donne de bons scénarios.» Par exemple, Les raisins de la colère (John Ford, É.-U., 1940), sur l’errance d’une famille de chômeurs pendant la Grande Dépression.

Lutte pour la dignité

Depuis une douzaine d’années, les cinéastes européens sont particulièrement portés sur la thématique du travail… et du chômage. Le Britannique Ken Loach filme des personnages de sans-emploi et de gagne-petit qui tentent de préserver leur dignité dans The Navigators (2001), Bread and Roses (2000) et Raining Stones (1993). The Full Monty, de Peter Cattaneo (1997), relate les aventures de six chômeurs qui retrouvent un statut social en organisant un spectacle de strip-tease intégral.

L’exploitation des immigrants clandestins et le chômage chronique inspirent les cinéastes belges Luc et Jean-Pierre Dardenne (La promesse en 1996, Rosetta en 1999). Le réalisme et l’humanisme de leurs films rappellent Le Dernier des hommes (Friedrich W. Murnau, Allemagne, 1924), qui narre la déchéance d’un portier d’hôtel rétrogradé au rang de concierge, et Le voleur de bicyclette (Vittorio De Sica, Italie, 1948), sur les déboires d’un chômeur romain.

En France, Sauf le respect que je vous dois (Fabienne Godet, 2006) traite du suicide d’un employé licencié par un patron manipulateur. Laurent Cantet signe le troublant L’emploi du temps (2001), qui scrute l’âme d’un chômeur réduit au mensonge – ses proches croient qu’il occupe un poste de cadre. Dans Ressources humaines (Laurent Cantet, 1999), un jeune gestionnaire découvre la face cachée de l’usine qui emploie son père.

Ressources humaines s’inscrit dans une culture ouvrière qui remonte aux premiers films de Jean Renoir, notamment Toni (1935) et Le crime de monsieur Lange en 1936. Cette année-là, le Front populaire (coalition des partis de gauche) impose la semaine de 40 heures et les congés payés. Le film collectif La vie est à nous, financé par le Parti communiste français en 1936, illustre bien les promesses de cette époque. Prolétariat vaincra!

Combats collectifs

Le meilleur cru demeure celui des années 1960-1970. Pendant que des employés d’usine rêvent au Saturday Night and Sunday Morning (Karel Reisz, G.-B., 1960), d’autres passent à l’action syndicale avec Les camarades (Mario Monicelli, Italie, 1963). Certains désirent Changer de vie (Paulo Rocha, Portugal, 1966) ou revendiquent Le temps de vivre (Bernard Paul, France, 1969). Consolation, La classe ouvrière va au paradis (Elio Petri, Italie, 1971).

Les pays communistes n’échappent pas à l’œil sociologique des cinéastes. Le Cubain Tomas Gutiérrez Alea se moque des fonctionnaires de Fidel Castro avec La mort d’un bureaucrate (1966). Dans L’homme de marbre (Andrzej Wajda, Pologne, 1977), une étudiante découvre comment un héros du travail a été déboulonné par ceux-là mêmes qui l’avaient créé sous le régime stalinien. «Ce film est l’un des plus intéressants sur le thème du travail, déclare Yves Lever. Il rappelle que tout travail, même très dur, peut être épanouissant s’il est commandé par un idéal.» L’homme de fer, suite du précédent, se déroule pendant la fameuse grève du chantier naval de Gdansk en 1980 qui entraîne la légalisation de Solidarité, le premier syndicat indépendant en Pologne communiste.

À mort le travail!

À compter de la fin des années 1960, une poignée de cinéastes prône un nouvel art de vivre où le travail n’est plus une valeur centrale. Alexandre le bienheureux du Français Yves Robert (1967), par exemple, rend hommage à la paresse.

Le Suisse Alain Tanner réalise trois chefs-d’œuvre d’anticonformisme : Charles mort ou vif (1969) est un industriel qui abandonne son entreprise pour se réfugier à la campagne; La Salamandre (1971), une marginale qui adore se faire congédier; puis, les personnages de Jonas qui aura 25 ans en l’an 2000 (1976), qui carburent à l’utopie.

En 1980, le célèbre cinéaste franco-suisse Jean-Luc Godard récapitule dans Sauve qui peut (la vie) une thèse qu’il développe depuis Vivre sa vie (1963) : puisque la majorité des gens doivent, pour payer leur loyer, effectuer des tâches peu valorisantes, le travail n’est que prostitution. La réflexion de Godard demeure actuelle. À quoi bon besogner si le travail ne produit pas de sens?

Pour obtenir une réponse à cette question, il faut voir (et entendre) les travailleurs d’un autre cinéma : «Le travail est un domaine réservé au documentaire», rappelle Pierre Jutras.


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