Vite, vite. Travailler, aimer, consommer toujours plus vite. Journaliste londonien originaire d’Edmonton (The Economist, The Observer, National Post), Carl Honoré constate que personne n’échappe au marathon quotidien.

Son livre Éloge de la lenteur (Marabout, 2005), nouvellement publié en français, est à la fois un appel à la décélération et une enquête fouillée sur les mouvements Slow, qui gagnent en popularité à travers le monde. Carl Honoré ne veut pas nous transformer en escargots : la question est pour lui de trouver un meilleur équilibre entre rapidité et lenteur. Son livre est une petite bombe qui veut nous inciter à changer de tempo de temps à autre, tant individuellement que collectivement. Car c’est possible.
On vous imagine passant votre temps dans un hamac! Est-ce le cas? Je n’ai pas de hamac, malheureusement! J’ai vécu longtemps à toute vitesse. Aujourd’hui, j’aime encore aller vite, et j’aime être occupé. Mais j’ai retrouvé ma tortue intérieure.
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Qu’est-ce qui a déclenché l’écriture d’Éloge de la lenteur? L’inspiration m’est venue peu de temps après avoir commencé à lire des contes de Grimm à mon fils. J’arrivais dans sa chambre et j’avais vraiment du mal à me ralentir, surtout après une journée de travail chargée. Je lisais les contes à 100 km/h. Je sautais des lignes, des paragraphes, parfois des pages entières, ce qui créait des conflits horribles entre lui et moi. Je n’arrivais pas à lever le pied. Jusqu’à ce que je me trouve dans un aéroport, en 2002, en train de lire un article pour parents pressés, qui vantait les mérites d’une série de contes-minute! J’ai réalisé l’absurdité de notre façon de vivre.
Vit-on plus vite qu’il y a 25 ans? En Occident tout particulièrement, on a vécu une accélération constante depuis le début de la révolution industrielle, il y a environ 150 ans. Il y a toujours eu une tendance parallèle, une petite minorité qui voulait préserver un rythme plus lent : les romantiques, les transcendentalistes, les hippies, par exemple. Ces gens ont été écrasés par la culture dominante parce que la vitesse apportait alors plus de bien que de mal. Mais depuis le milieu des années 1990, l’équilibre a changé. L’explosion des technologies informatiques, entre autres, a créé un monde où l’on n’arrête jamais : on est à la plage et on reçoit un courriel du bureau, on grimpe une montagne et on reçoit un appel sur le cellulaire. Ajoutez à cela la globalisation de l’économie et les pressions qu’elle implique pour les travailleurs. Aujourd’hui, la culture de la vitesse a commencé à faire plus de mal que de bien.
Sommes-nous tous contaminés? Si j’avais publié ce livre il y a 25 ans, les seuls gens qui s’y seraient intéressés auraient été les adeptes du nouvel âge, les hippies ou les cadres de 45 ans brûlés qui se posent des questions entre deux crises cardiaques! Maintenant, le culte de la vitesse est devenu un problème qui touche tout le monde : les adolescents, les travailleurs, les employeurs, les personnes âgées. Désormais, tous comprennent que la vitesse et le stress qu’elle engendre font mal à la productivité au travail, aux relations humaines, à la santé, à l’environnement.
Quel prix paye-t-on pour aller si vite? L’une des pires conséquences est sans doute les dégâts dans le champ des relations humaines et affectives. On ne peut pas obliger quelqu’un à tomber amoureux de nous parce qu’on est pressé d’être en couple, ou forcer notre enfant à être de bonne humeur parce qu’on a un rendez-vous important. Si un parent est mort, on ne peut pas faire un deuil en deux jours parce que l’entreprise nous contraint à être productifs au travail. Les relations humaines souffrent de notre mode de vie, et c’est pour ça que les gens ont l’impression d’être seuls. Tenez : dernièrement, je suis tombé sur un magazine qui annonçait «Comment avoir un orgasme en trente secondes». Ce virus de la hâte touche même les relations les plus intimes! Ce qu’on a sacrifié sur l’autel de la vitesse, c’est la qualité de vie.
Mais comment fait-on pour ralentir?
C’est la grande question. Le premier pas est de prendre conscience de l’absurdité de cette course contre la montre. C’est difficile, car on tombe dans un tunnel de vitesse et on ne pense même pas à ralentir. Par ailleurs, le tabou de la lenteur est tellement profond dans notre société qu’on ne se permet même pas d’y penser. Pour beaucoup de gens, ce premier pas est de réaliser que non seulement ralentir est bien, mais aussi possible.
Concrètement? Faire moins de choses. Il faut essayer de couper les horaires et la montagne de choses qu’on essaie de réaliser en une journée ou en une semaine typique. Personnellement, j’ai abandonné la pratique d’un des quatre sports auxquels je m’adonne chaque semaine. Pour certaines familles, ce serait de lâcher une des activités parascolaires (ballet, piano, sport) qu’on impose aux enfants en plus des devoirs. Pour d’autres, ce serait de travailler quelques heures de moins par semaine.
Est-ce vraiment si simple? C’est beaucoup plus facile qu’on peut le penser a priori. Prenez la télévision. Le Canadien moyen regarde à peu près 4 ou 4,5 heures de télé par jour. Pourtant, il se plaint sûrement qu’il manque de temps! Je ne suis pas anti-télévision, mais c’est très facile de tomber dans ce piège. Il faut fermer la télé, ou la regarder un peu moins pour récupérer quelques heures le soir pour lire, parler à sa femme ou raconter une histoire aux enfants… à une vitesse humaine! Même chose avec la technologie : l’agenda électronique, le cellulaire, l’ordinateur portable sont des outils géniaux pour gagner du temps, mais il faut les utiliser avec un esprit équilibré et retrouver le bouton «off».
En milieu de travail, il est plus difficile de modifier nos horaires. Comment dire non à un patron qui en demande toujours plus en moins de temps? C’est difficile et ça prend du courage. Mais vous avez le choix entre ouvrir le débat avec votre patron… ou vous taper un burnout! Plusieurs patrons à la mentalité rigide vivent encore à une autre époque, mais il est possible de les faire évoluer. Par exemple, une avocate qui m’a abordé après une conférence m’a confié que son patron était strict sur les horaires de travail et n’autorisait pas ses employés à prendre leur heure de lunch. Cette femme lui a proposé un marché : elle lui a demandé une période d’essai d’un mois, au cours de laquelle elle prendrait son heure de lunch et changerait ses horaires. Elle lui a aussi suggéré d’évaluer sa productivité au bout de trente jours. Après ce délai, le patron lui a dit qu’il ignorait comment elle avait fait, mais qu’il voulait que tous ses collègues adoptent le même régime.
Les entreprises peuvent-elles favoriser des rythmes de travail moins rapides tout en restant compétitives? Elles doivent penser à long terme. Une des dimensions de la vitesse, c’est que le court terme devient une obsession. On ne pense qu’à la semaine présente, qu’à l’importance de terminer tel travail. On ne pense jamais à l’impact de la vitesse sur les employés, sur l’entreprise, sur les relations avec les employés. Certains employeurs commencent à comprendre que s’ils obligent leurs employés à se surmener, peut-être auront-ils une bonne productivité pendant un an ou deux, mais qu’ils ne seront pas plus avancés si, dans trois ans, ces travailleurs sont brûlés. Soit ils quitteront l’entreprise, soit ils resteront en travaillant avec une efficacité réduite.
On dit que personne n’est irremplaçable, et plusieurs employeurs cherchent tout simplement à remplacer une ressource épuisée. C’est une autre conséquence négative de cette culture de la vitesse. Pourtant, les entreprises qui adoptent cette stratégie sont perdantes. On ne remplace jamais une personne par une autre ayant la même expérience, les mêmes connaissances, les mêmes relations.
Vous avez enquêté sur plusieurs mouvements Slow à travers le monde : Slow food, Slow cities, Slow sex… Doit-on se joindre à eux pour faire échec à la vitesse, ou doit-on mener de petites luttes chacun de notre côté? Les deux. Pour changer vraiment une culture, il ne suffit pas d’adhérer à un mouvement et de posséder une carte de membre en plastique. Les groupes Slow font partie du débat. Par ailleurs, beaucoup de gens commencent à ralentir chacun de leur côté. On aura peut-être besoin d’un cadre législatif pour nous forcer à ralentir comme société, je ne sais pas. Chose certaine, il faut aussi une dimension collective, avec des groupes comme Slow food, Slow cities ou Slow e-mail.
Êtes-vous lent? (Rire.) Pour moi, il y a une séparation nette entre la période avant mon livre et celle qui a suivi sa rédaction. Je ne fais plus TROP de choses. Je prends mon temps et j’ai beaucoup plus d’énergie. Je suis moins fatigué. Mes relations avec mes amis, ma femme, mes enfants, sont plus riches. J’ai l’impression désormais que je vis au lieu de survivre.