Vie au travail
L’impact des phobies

Méchantes bébittes

Araignées, obscurité, avion… Nous avons tous nos petites terreurs. Mais parfois, elles deviennent phobies et chamboulent notre vie.

par Sylvie L. Rivard et Martine Roux


Magazine Jobboom
Vol. 6 no. 8 septembre 2005


Quand elle s’assoit dans le fauteuil de sa dentiste, la secrétaire médicale Josée Huot sait qu’elle va passer un mauvais quart d’heure. Sa vis-à-vis aussi, car sa cliente a une «phobie du dentiste».

Crispée et en sueur, Josée imagine le pire des scénarios. «Tous les instruments que la dentiste utilise et les sons qu’ils produisent m’effraient, dit-elle. J’ai peur qu’elle manque son coup, me siphonne la joue, fasse éclater une dent ou me drille un nerf. Dans ma tête, ça se termine par une chirurgie. J’ai beau me dire : "Aïe, la folle, raisonne!" Rien n’y fait.»

Inutile de préciser que ces deux-là se voient le moins souvent possible…

On peut tous nommer quelque chose qui nous terrorise. Qui ne craint pas la vue du sang, les araignées, les ruelles sombres, les exposés devant public… En fait, les phobies affectent plus de Canadiens que les maladies les plus courantes, tels le diabète ou les maladies cardiaques, selon la dernière enquête (2004) de Statistique Canada sur la santé. Phobies-Zéro, un groupe de soutien et d’entraide pour les personnes souffrant de troubles anxieux, répertorie plus de 200 types de phobies. Parmi elles, des connues et des moins connues, comme la peur des bicyclettes, des épingles, des météores, de la syphilis, des personnes chauves et du mariage!

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Araignées dans le plafond

Sommes-nous tous phobiques? «À l’instar d’une peur dite "normale", la phobie est une peur persistante et intense à caractère irraisonné ou excessif, explique la psychologue Marie Claude Lamarche, de Lamarche cabinet-conseil. En présence du stimulus ou de la situation qui cause la peur, ou simplement en y pensant, la personne a une réaction anxieuse immédiate.»

En plus des symptômes physiques d’anxiété, le phobique entretient des pensées ou des croyances irrationnelles, dit-elle. Tout phobique reconnaît que sa réaction est démesurée par rapport au danger réel. Mais comme il ne parvient pas à surmonter sa peur, il en vient à éviter ce qui l’effraie.

D’après le Dr Camillo Zacchia, chef du service de psychologie à l’Hôpital Douglas et conseiller chez Phobies-Zéro, fuir les situations angoissantes soulage temporairement les phobiques. «Mais ce soulagement renforce le comportement d’évitement. C’est un cercle vicieux.»

Grosso modo, les spécialistes reconnaissent l’existence de trois types de phobies : les phobies spécifiques ou simples (craindre un objet ou une situation précise comme les araignées, les tunnels ou les voyages en avion); la phobie sociale (ou trouble d’anxiété sociale, qui touche les personnes qui ont peur d’être jugées, humiliées ou de mal paraître en public); et l’agoraphobie (la peur de se retrouver dans un lieu ou une situation où il apparaît difficile de recevoir de l’aide en cas de malaise).

Mais les phobies partagent toutes un même dénominateur commun : elles paralysent ceux qui en souffrent. Elles les empêchent d’avancer et peuvent nuire à la progression de leur vie professionnelle si elles ne sont pas traitées. Un diagnostic de phobie est établi seulement si la peur cause énormément de souffrance et perturbe le fonctionnement de la personne, précise Camillo Zacchia. «De façon générale, toutes les peurs sont liées à la perte de maîtrise, ajoute-t-il. À la base de tous les troubles anxieux, les gens ont peur de devenir fous, de mourir ou du ridicule social.»

Lion dans le salon

Mais d’où vient cette maladie? Les experts s’entendent pour dire que les facteurs sont multiples. Au cours de sa carrière de psychiatre, Pierre Bleau, responsable du module d’anxiété et de stress du Centre universitaire de santé McGill et professeur adjoint au Département de psychiatrie de la même université, a vu défiler des légions de phobiques dans son bureau.

«Le cerveau agit comme un ordinateur qui contrôle le corps et l’esprit pour lui permettre de s’adapter à son environnement, dit-il. L’amygdale du cerveau [le centre de contrôle des émotions, à ne pas confondre avec les amygdales de la gorge] est en quelque sorte son système d’alarme. Si vous voyez un lion, l’amygdale va signaler le problème. Or, chez certains individus, les composantes du système d’alarme sont hyperactives, hypersensibles à l’environnement.» Parfois aussi, la phobie a pour origine la surprotection des parents, dit-il.

Selon Camillo Zacchia, la plupart des phobiques ne peuvent trouver l’origine de leur maladie. La majorité des phobies commenceraient graduellement, puis s’intensifieraient. Il cite l’exemple d’une personne qui n’aime pas prendre l’ascenseur quand il y a trop de monde et qui en vient avec le temps à l’éviter complètement. Tout va bien… jusqu’à ce que son employeur déménage au vingtième étage d’un édifice! Quand les phobiques ne peuvent plus contourner le problème, ils l’affrontent généralement en demandant de l’aide.

Une phobie non traitée risque d’empirer.

Ève Sansfaçon souffre d’émétophobie (la peur de vomir). Elle connaît bien le crescendo associé à l’évolution de la maladie. Enfant, lorsqu’elle voyait sa petite sœur bébé régurgiter, elle tremblait, avait froid et se réfugiait dans la chambre, raconte cette jeune élève en infographie et préimpression au cégep. «Si je voyais quelqu’un vomir, j’avais peur d’être malade aussi. À l’adolescence, j’ai commencé à faire des cauchemars. Petit à petit, tout me ramenait à ma peur : une bouteille de Pepto Bismol, une personne sur une civière, des maux d’estomac, une personne ivre, etc.»

«Personne n’est inoculé : la maladie peut survenir dans l’enfance ou à l’âge adulte, indique Marie Claude Lamarche. Une de mes clientes s’est rendue dans un rave. Elle a entendu quelqu’un faire un commentaire sur son odeur corporelle. Depuis, elle a peur de sentir mauvais.»


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