On s’y adonne avec appétit, mais on avoue rarement y succomber. Que ce soit pendant la pause-café ou à l’heure du martini, tous les endroits et tous les instants s’y prêtent. Serait-on accros du potinage de bureau? Cancan, quand tu nous tiens...

Samedi après-midi dans une pâtisserie réputée de Montréal. Une personnalité connue de la télé fait son entrée au bras de sa nouvelle et tout aussi célèbre compagne. Devant les clients, un employé en émoi se jette à l’oreille de la caissière : «T’as vu X là-bas? Il est avec sa nouvelle blonde, Y.» Les yeux de la caissière deviennent des têtes chercheuses. Elle repère vite les tourtereaux. «T’es sûr que c’est lui? Je savais même pas qu’il était devenu célibataire!»
Si vous croyez que seules les vedettes inspirent ces papotages en catimini, c’est que vous n’avez pas entendu ce que racontent vos collègues de travail... sur vous! Une étude réalisée l’hiver dernier par la firme de recrutement britannique Office Angels révèle que 80 % des conversations sur les lieux de travail relèvent du potinage. Traduction : elles portent soit sur la vie personnelle d’un employé — évidemment exclu de la conversation — ou sur des ouï-dire concernant l’entreprise. Et les cancans sont allègrement colportés au bureau : selon Office Angels, neuf employés sur dix laisseraient «échapper» des renseignements qu’on leur avait spécifiquement demandé de garder confidentiels. Pas étonnant que le bureau entier soit au courant de vos problèmes de fric!
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Selon Office Angels, santé, imbroglios amoureux et salaires seraient les ingrédients clés des cancans les plus prisés. Mais pourquoi cette fascination quasi universelle pour le ragot? Selon Diane Desharnais, conseillère en transition de carrière chez André Filion et Associés, papoter entre collègues ajoute du piquant et de la couleur à la routine. «D’après moi, le degré de potinage varie selon la nature de l’emploi qu’on occupe. Ceux qui manquent d’intérêt pour leur emploi parce qu’il leur pose peu de défis compensent parfois en faisant du potinage leur stimulus.»
Le potin peut aussi se révéler précieux, car il sert entre autres à socialiser et à acquérir des renseignements officieux essentiels, résume Diane Desharnais. «Il a une fonction psychologique et une fonction politique. Comme agent de socialisation, il nous indiquera, par exemple, quel code vestimentaire adopter, quelles personnes côtoyer ou éviter et à quelles activités participer. Politiquement, le potin permet d’influencer l’opinion des gens, de gérer notre réputation ou d’obtenir des renseignements utiles dans l’exercice de nos fonctions.»
Potiner stimulerait même la productivité des employés, selon l’anthropologue Judith Doyle, chercheuse associée à la Work Foundation de Londres, un organisme sans but lucratif étudiant la vie au travail. Dans une entrevue disponible dans le site de la chaîne BBC, elle affirme même que le potinage au travail (work gossip) est le ciment de l’organisation. Au lieu de s’en inquiéter, les employeurs devraient y laisser libre cours. L’anthropologue encourage même le retour du tea trolley (l’équivalent british du coin café) et incite les employés à trinquer ensemble après le boulot.
Pour Luc Brunet, le potin permet aussi l’autoévaluation et la valorisation. «L’employé peut ressentir le besoin de se comparer à d’autres afin d’évaluer sa propre situation au travail. Le potin lui sert de point de repère.»
D’autres se servent des canaux de communication non officiels… pour courtiser un pair ou un collègue! C’est le cas de François (nom fictif), restaurateur du Plateau-Mont-Royal. L’univers montréalais de la restauration jouit d’un réseau de potinage vachement efficace, explique-t-il, puisqu’il est alimenté par des fournisseurs qui butinent de resto en resto. «Bien sûr, on s’informe de ce que les autres font, des chicanes internes et des restos qui vont ouvrir. Mais la plupart des chefs étant des hommes, dont plusieurs divorcés ou célibataires, ils s’intéressent beaucoup aux nouvelles venues dans le milieu. Un coup de fil à un fournisseur me permettra tout de suite de savoir si telle serveuse est libre», rigole le cuistot.