
Le designer de mode Denis Poitras, fondateur et président de Denis Poitras Couture, à Ottawa, a travaillé pendant huit ans au ministère des Finances du Canada avant de démarrer sa propre entreprise en 2001. «Au gouvernement fédéral, le casual Friday devenait de plus en plus le casual week, se souvient-il. Des gens portaient des t-shirts, des jeans et même des pantalons d’entraînement!»
Vérification faite, le ministère des Finances n’a aucun code vestimentaire écrit en 2006. «Il y en a qui portent encore des leggings avec des t-shirts», soupire Denis Poitras en évoquant les employés de l’État qu’il croise à Ottawa.
| Pub. |
Louise Masson, consultante et auteure bien connue en étiquette des affaires, soutient que le casual Friday est une absurdité. «La personne la plus importante dans une entreprise, ce n’est pas le patron, ce n’est pas l’employé, c’est le client, explique-t-elle. Donc, on s’habille pour le client. Pourquoi le client du vendredi mériterait-il moins d’égard que celui du mardi? Il n’y a pas de logique. Je me fous que les employés soient à l’aise ou non avec un code vestimentaire. C’est le client qui doit être à l’aise», tranche-t-elle.
Cette philosophie est partagée par Richard S. Matte, copropriétaire de l’agence de publicité @complices Communication, à Montréal. «Je pourrais m’habiller comme je veux parce qu’une agence de communication a une sorte d’aura; nous sommes des créatifs, dit-il. Mais je m’occupe des stratégies et du service à la clientèle. C’est important pour moi de bien comprendre ce que le client me dit. Je ne veux pas qu’un élément de mes vêtements attire à ce point son attention qu’on ne s’écoute plus parler. Je dois adopter un code vestimentaire sobre, qui mette en confiance et qui soit professionnel. Je suis courtois envers mon client en m’habillant de façon formelle.»
Imaginez maintenant l’effet produit par une camisole et une minijupe sur le corps d’une salariée... Tenue de travail correcte pour un emploi de serveuse dans un bar, un établissement qui vend, outre des boissons, l’image d’un lieu de détente et de plaisir. Mais dans un bureau?
L’hypersexualisation des vêtements féminins, qui fait désormais des ravages dès l’école primaire, ne tombe pas du ciel. La publicité et les médias alimentent les pires stéréotypes. «Les médias présentent de plus en plus la femme comme un être qui ne doit pas vieillir. C’est le mythe de l’éternelle jeunesse, observe Francine Duquet. Et la femme doit toujours être hot, 24 heures sur 24, comme s’il ne fallait jamais rater une occasion de séduire. C’est comme si la femme-objet revenait en force», précise la sexologue.
«Les gars ne se présentent pas au travail avec la chemise ouverte et le pantalon suffisamment bas pour qu’on voie le sous-vêtement, ajoute-t-elle. Dans le milieu adolescent, il y a la mode du garçon habillé avec un t-shirt trois fois sa taille et un fond de culotte qui lui descend aux genoux, mais il n’y a rien de sexy là-dedans. Ce ne sont pas des vêtements qui érotisent le corps.»
«On joue souvent avec la séduction sexuelle sans réflexion critique, souligne Francine Duquet. C’est sûr que des gens peuvent se séduire au travail, mais il faut être conscient que l’habillement ne doit pas y être le même que dans une discothèque.» Une question d’éthique, de respect de soi et des autres, selon la sexologue.
La surabondance de tenues légères pourrait «tuer le désir», craint-elle. Un code vestimentaire strict, au contraire, n’étouffe pas l’érotisme. À preuve : le fantasme vestimentaire numéro un des hommes serait l’uniforme d’infirmière; celui des femmes, la tenue de pompier!
On aura tout vu!
«J’ai vu une avocate qui, sous sa toge, avait le nombril à l’air et une minijupe, indique Louise Masson. J’étais hallucinée, et les hommes qui la regardaient l’étaient beaucoup plus que moi, il faut le dire. Ça m’a paru outrancier.»
«Je connais une école où les petits gars pariaient sur la couleur du string de leur enseignante, révèle Francine Duquet. La directrice a dû intervenir.»
«Dernièrement, j’ai eu à visiter un proche dans un hôpital de Québec, confie Chantal Lacasse. Un infirmier s’est présenté avec sandales, short et t-shirt. Il était habillé pour prendre l’air sur une terrasse! Avant même de me demander si c’était un bon infirmier, j’étais déjà inquiète. Une tenue vestimentaire qui n’est pas appropriée suscite un doute.»
«J’ai une règle de base : le lundi matin, c’est toujours la cravate, déclare Richard S. Matte. Parce que si on entre au bureau un lundi matin en short et en sandales, qu’on ouvre son agenda et qu’on réalise qu’on a oublié un rendez-vous avec un client à 9 h 30, on est cuit! J’ai fait une fois cette erreur. Plus jamais.»