Pour qui travaillons-nous? Et surtout, pourquoi travaillons-nous? Après deux décennies à se prosterner devant l’autel de la performance et à multiplier les courbettes devant les maîtres du capital, plusieurs Québécois cherchent à donner un sens à leur travail. Un emploi pour gagner sa vie? Oui, mais pas à n’importe quel prix. Car il est possible, comme Jason, Laurence, Alain et quelques autres l’ont découvert, de dénicher un boulot qui colle à ses valeurs.
Avez-vous l’impression de perdre votre vie à la gagner? Après des décennies de grande productivité et de performance intensive dans l’intérêt supérieur du capitalisme, de plus en plus de gens sont insatisfaits du rythme de travail actuel. Métro, boulot, Fido. Même le dodo est en péril.
On travaille pourquoi, en fait? Pour plaire au patron et satisfaire les actionnaires? Pour aider sa communauté? Ou seulement pour mettre du beurre sur son pain? «On travaille à la fois pour être et avoir, affirme Frédéric Lesemann, professeur au Département de sociologie à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS). Dans notre culture, les individus ne s’épanouissent plus seulement avec l’argent et les biens matériels. L’être est devenu aussi important que l’avoir. Et à mes yeux, l’être représente la capacité de trouver du sens à ce qu’on fait.»
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Cette quête de sens au travail n’a rien de philosophique, ajoute le professeur. «C’est chercher la reconnaissance des pairs, satisfaire le besoin de se sentir aimé et apprécié pour ce que l’on fait, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur d’une entreprise.»
Selon cet expert en organisation du travail, le sens est le deuxième salaire de l’employé. Le travailleur est heureux quand il a la satisfaction du devoir accompli, mais aussi quand son travail produit du «sens» — un terme dont la signification varie selon les individus, leurs valeurs et leurs ambitions. Pour l’un, le sens consistera à provoquer un changement dans la société et à contribuer à un monde meilleur, plus équitable. Pour l’autre, ce sera de savoir qu’il contribue à un tout plus grand que la simple somme de ses tâches de travail.
Mais voilà le problème : l’organisation du travail est de plus en plus dépourvue de sens. Dans un ouvrage collectif intitulé La Quête du sens (Québec-Amérique, 1996), 11 experts en management et en psychologie lançaient déjà un cri d’alarme. Pour les auteurs, cette disparition du sens est liée à de nombreux facteurs : fragmentation et spécialisation des emplois, pollution industrielle, logique du «toujours plus», surexploitation des ressources, maladies professionnelles, manque d’équité, mal de l’âme... Le système capitaliste ne mise pas sur la valeur du travail, mais plutôt sur le rendement du capital.
Frédéric Lesemann est catégorique : «Dans l’avenir prochain, le travailleur n’aura pas d’autre choix que de donner du sens à son travail. Sinon, il va perdre sa raison de vivre.»
![]() «Soulager la souffrance humaine, c’est beaucoup plus rentable que d’acheter un chalet dans les Laurentides!» |
Volvo avait compris que le manque de sens se répercute sur les attitudes, la conduite et la santé physique et mentale des travailleurs. Le travailleur dont le travail n’est pas producteur de sens risque de développer, à plus ou moins long terme, un sentiment d’impuissance. «Le fait d’être malheureux au travail se répercute sur sa vie privée, sa santé, etc. De là les nombreux cas de dépression, d’épuisement professionnel et même de maladie comme le cancer... On voit d’ailleurs souvent des employés de la fonction publique décider, à mi-carrière, de sacrifier la moitié de leurs revenus pour s’en aller vers le milieu communautaire.»
C’est en quelque sorte le choix qu’a fait Alain Johnson, ancien directeur d’une école secondaire de Montréal. À 45 ans, il a salué le nouveau millénaire en laissant son poste de directeur ainsi que les nombreux avantages sociaux reliés à son ancienneté. Pas parce qu’il n’aimait pas son boulot ni parce qu’il était au bout du rouleau. Mais parce qu’il avait l’occasion de diriger l’organisme Gai-Écoute, un centre d’écoute téléphonique pour les gais et lesbiennes, pour lequel il donnait déjà de son temps en tant que bénévole.
«J’ai été secoué par les témoignages que j’y ai entendus, se rappelle Alain Johnson. Ça m’a fait constater l’ampleur de la détresse des jeunes homosexuels au Québec. En particulier, le taux de suicide élevé chez ce groupe. J’ai donc voulu m’impliquer davantage et contribuer directement au bien-être de la communauté gaie.» Même si, pour cela, il devait accepter une importante réduction de salaire et perdre sa sécurité d’emploi.
Quand le directeur d’école a fait part de sa décision à ses proches, la réaction a été divisée : «Des amis m’ont dit que j’étais en train de saboter mon avenir! À 45 ans, un travailleur consolide habituellement ses acquis en prévision de sa retraite : il achète plus de REÉR, un chalet à la campagne… Moi, j’ai décidé de faire tout le contraire! À mon avis, soulager la souffrance humaine, c’est beaucoup plus rentable que d’acheter un chalet dans les Laurentides.»