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Vie au travail
La ponctualité

À la recherche du temps perdu

Arriver à temps est un sport trop essoufflant pour certains. Pour d’autres, c’est essentiel. Car si l’industrialisation a joué un grand rôle en imposant des horaires fixes à la société, la ponctualité continue de refléter notre culture et… notre bonne volonté.

par Alexandre Robillard


Magazine Jobboom
Vol. 4 no. 3 printemps 2003


Shamimah Dilmohamud déteste arriver en retard au travail. Chaque matin, elle se pointe au boulot 30 minutes à l’avance pour préparer sa journée tranquillement. Elle travaille pour International Time Recorder, une entreprise spécialisée dans la vente d’horodateurs (les sympathiques punch). «Je peux compter sur les doigts de la main le nombre de fois où je ne suis pas arrivée à l’heure.»

Année après année, dit-elle, les ventes de l’entreprise sont en croissance. La technologie pour enregistrer les allées et venues des employés a évolué et certains horodateurs fonctionnent désormais avec les empreintes de la main des employés plutôt qu’avec des cartes. Car si le temps passe, il continue de compter. «Cinq minutes de retard par-ci, par-là, ça ne paraît pas énorme. Mais comme j’explique aux employeurs, sur une année, ça fait beaucoup!» Comme quoi la ponctualité est un concept encore loin d’être dépassé.

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«Nous vivons à l’ère de l’immédiateté», soutient le psychologue Bruno Savoyat, du Institute for Business Technology (IBT) de Genève, une entreprise de consultants en gestion de l’efficacité et de la productivité. Selon lui, il ne suffit plus de respecter les échéances et d’être à temps : les employés doivent aussi réagir immédiatement. «Tout doit se passer en temps réel. Mais c’est irréaliste», dit-il. Résultat : la pression exercée sur les salariés est colossale et ils sont… de plus en plus en retard. Pourtant, l’exigence d’être à temps est relativement récente dans l’histoire de l’organisation du travail.

L’heure industrielle

Longtemps, la ponctualité a surtout été la politesse des rois. Pour le peuple, le temps passait plutôt au rythme des saisons, des travaux de la ferme et des fêtes religieuses. Il fallait traire les vaches? Alors c’était l’heure de travailler. Aux XVIIIe et XIXe siècles, la révolution industrielle vient bousculer l’ordre des choses. Tout le monde quitte les champs pour entrer à l’usine.

«À partir de l’ère industrielle, le temps de travail devient le centre de l’organisation du temps. Tout gravite autour», explique le sociologue Gilles Pronovost, de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR). Qu’il pleuve, qu’il grêle ou qu’il neige, pas question d’arriver en retard. Mais l’adaptation ne se fait pas sans difficulté. «Il faudra plusieurs décennies avant d’habituer les travailleurs à arriver à temps», dit le sociologue, auteur d’un livre intitulé Sociologie du temps. Ils étaient même parfois enfermés à l’usine pour éviter qu’ils ne se sauvent avant la fin de leur journée de travail, raconte-t-il, car elle était longue. Le temps de travail sera d’ailleurs au cœur des premières luttes syndicales. «Le travail le dimanche a été interdit au Québec au début du XXe siècle. Il faudra attendre jusqu’aux années 1950-1960 pour que la semaine de cinq jours se généralise», dit le sociologue.

De nos jours, la gestion du temps de travail continue d’évoluer. «Les employeurs ont longtemps vu la ponctualité comme une marque d’obéissance et de respect de leur autorité. Mais il y a eu des abus», estime la directrice de la recherche en gestion des ressources humaines à l’École des HEC de Montréal, Sylvie St-Onge.

Lorsque la ponctualité n’a pas de conséquence directe sur la qualité du travail ou sur le service à la clientèle, les employeurs sont maintenant plus souples sur l’heure d’arrivée. Depuis les années 1990, la tendance est aux horaires variables ou flexibles, remarque Sylvie St-Onge. Des études démontrent une augmentation du nombre d’entreprises qui, par exemple, permettent à leurs employés d’arriver entre 8 h et 9 h le matin. «La main-d’œuvre est plus instruite et plus autonome, ce qui permet aux patrons d’avoir confiance qu’un retardataire aura vraiment une bonne raison et, aussi, qu’il reprendra son temps de travail», dit la directrice.

Et s’il s’agit d’une bonne façon d’accorder de l’autonomie aux employés, c’est aussi une stratégie pour qu’un retard ne se transforme pas… en absence. Sachant qu’ils n’auront pas à se justifier, les employés vont plus facilement se présenter au travail, ce qui réduit les impacts sur la productivité de l’entreprise.


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