Vie au travail
Travailler la nuit

Contre nature?

Un travailleur sur quatre bosse pendant que le commun des mortels ronfle profondément. Les spécialistes sont pourtant clairs : travailler la nuit et dormir le jour est totalement contre nature. Lumière sur la vie des travailleurs de nuit.

par Éric Barbeau


Magazine Jobboom
Vol. 4 no. 1 janvier 2003


Chantale Bergeron vit littéralement à l’envers. Tous les soirs de la semaine, vers 18 h, elle laisse son bambin d’un an et demi à la garderie, avec pyjama et doudou. Puis, en compagnie de son mari, elle part écumer les corridors du Casino de Montréal jusqu’à l’aube. Accros du jeu? Non : préposés aux machines à sous! Les deux oiseaux de nuit occupent cet emploi — et cet horaire — depuis plus de huit ans.

La vie de ces travailleurs de l’ombre peut sembler insolite, mais leur horaire de travail atypique est plus répandu qu’on ne le pense. «Une personne sur quatre travaille la nuit, selon les statistiques les plus récentes», souligne Marie Dumont, du laboratoire de chronobiologie de l’Hôpital du Sacré-Cœur à Montréal. La chercheuse se consacre entièrement à l’étude du sommeil et des rythmes circadiens (ou biologiques). Car aucun doute aux yeux de la science : travailler la nuit et dormir le jour est totalement contre nature.

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Dur sur le système

Selon Marie Dumont, après quatre ou cinq ans de travail de nuit intensif, une personne peut connaître des problèmes physiques et psychologiques, surtout si elle a plus de 40 ans. «Le plus difficile est de dormir le jour, explique-t-elle. À cause de la clarté et du bruit ambiants, bien sûr, mais surtout parce que les rythmes biologiques ne sont pas ajustés au sommeil diurne. L’appétit, le besoin d’uriner plus fréquemment, la sécrétion d’hormones vitales viennent chambouler le sommeil des travailleurs de nuit. Et le déficit de sommeil entraîne par la suite des problèmes de digestion et d’irritabilité.»

Certains s’accommodent pourtant bien de cette vie à l’envers. En 12 ans sur le marché du travail, Thomas Laberge a presque toujours bossé la nuit : barman, caissier dans un Tim Horton, gardien de sécurité... Il se définit comme un couche-tard invétéré et travaille aujourd’hui en entretien ménager. Ses contrats s’effectuent généralement entre 2 h et 10 h du matin. «Je n’y perds pas au change puisque je continue d’avoir une vie sociale, de sortir et de voir mes amis en soirée», explique-t-il.

Plusieurs travailleurs de nuit ont pourtant de la difficulté à concilier vie sociale et vie professionnelle. Un désavantage que la prime de nuit, qui varie de 2 à 15 % selon les entreprises, ne réussit pas toujours à compenser. Thomas concède d’ailleurs que son rythme de vie l’empêcherait de passer toute une nuit avec une compagne, par exemple.

Caroline Aubin est pour sa part persuadée que la clé du succès du travail de nuit repose en grande partie sur une vie «sans histoires». Le marché IGA montréalais où elle travaille reste ouvert toute la nuit et elle sert les clients de 23 h à 7 h. Quand son patron l’a affectée à l’équipe de nuit, il y a deux ans, elle n’a vécu ni angoisse ni traumatisme. Son principal irritant tient au fait qu’elle ne peut plus regarder ses émissions préférées en direct! Mais elle n’a aucun mal à dormir jusqu’à 10 heures par jour et se définit comme une solitaire.

En fait, selon Marie Dumont, il est plus facile de s’adapter à ce type d’horaire quand on est jeune et célibataire que plus tard dans la vie, une fois qu’on est lié par les contraintes de la vie de couple ou de famille.

Chantale Bergeron en sait quelque chose. La préposée aux machines à sous n’avait jamais eu de problèmes avec son horaire de nuit avant la naissance de son fils. Aujourd’hui, elle songe à réorienter sa carrière. C’est que les parents finissent de travailler à 5 h du matin et doivent obligatoirement reprendre leur fils à la garderie avant 11 h! Leurs périodes de sommeil sont donc fort courtes. «Je souffre de fatigue chronique; je ne récupère jamais complètement», déplore la jeune mère de famille.

Lumière dans la nuit

Depuis une dizaine d’années, les scientifiques tentent par tous les moyens de contrer les effets négatifs de la «privation de sommeil» ressentie par la plupart des travailleurs de nuit. Médecin-chercheuse à l’Hôpital Douglas de Verdun, Diane Boivin se définit comme un horloger du corps humain. Ses études en photothérapie (une thérapie par la lumière) sont avant-gardistes.

«Mon but est d’expédier les biorythmes des travailleurs de nuit dans un autre fuseau horaire, disons celui de Tokyo!» dit-elle. Puisque les rythmes fondamentaux du corps humain sont conditionnés par la lumière du jour, la Dre Boivin leurre le cerveau de ses sujets en exposant les travailleurs à une lumière artificielle forte (10 000 lux, soit environ autant d’intensité lumineuse qu’un ciel d’après-midi couvert, en hiver) pendant les périodes où ils doivent rester éveillés. En un mot, on fait croire au cerveau que le jour est inversé.


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Résultats



Québec

38,5 %


Situation de l'emploi :
Défavorable

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