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Qu’on le veuille ou non, à quelques exceptions près, les conventions demandent que l’on se présente au boulot... habillé! Chic ou pas, voilà donc la vraie question. Survol de qui porte quoi — et qui paie quoi — selon l’emploi.

Dans plusieurs domaines dits libéraux, comme celui des technologies de l’information et des communications, l’image de l’employé décontracté fait partie intégrante de la philosophie d’entreprise. Les jeunes «techies» des boîtes multimédia affichent leurs couleurs sans vergogne : cheveux kaléidoscopiques, jeans savamment usés, t-shirts personnalisés... C’est la quintessence du casual; aucune différence entre ce que l’on porte le samedi soir et ce que l’on enfile pour le bureau... L’avantage principal? Un investissement garde-robe diminué de moitié.
Pierre Lachance, directeur des ventes pour l’agence de recrutement de personnel Sirius, croit que le style décontracté s’est taillé une place de choix au Québec. «Les codes vestimentaires évoluent avec les tendances du marché. Avec l’avènement du multimédia et l’ouverture de ce milieu face à l’habillement, plusieurs compagnies ont emboîté le pas et sont devenues moins strictes, avance-t-il. Certains clients nous précisent même qu’ils recherchent des employés au look pas trop guindé.» Il précise toutefois que le milieu des affaires reste sur ses gardes : s’il a suivi le courant en instaurant des journées relax, le classicisme est toujours de mise. «Des critères s’appliqueront toujours au monde corporatif, qui nourrit une réputation en partie basée sur l’apparence des employés. Il en va de l’image des entreprises.»
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Pour Daniel Fortin, conseiller en placements pour les Valeurs mobilières Peak à Montréal, porter le complet est bien plus qu’une affaire d’image. Il est convaincu que sa tenue vestimentaire dicte sa performance au travail. «J’ai toujours cru au “Dress for success”. Pour moi, l’habillement a une influence directe sur l’attitude et sur la façon dont on est perçu par le client, même au téléphone.» Ainsi, même quand il bosse de la maison, Daniel Fortin enfile veston et cravate avant de faire ses appels. Pour entretenir ce look classique, il investit environ 3 500 $ par année. «Je recherche la qualité des confections italiennes et allemandes. Comme les clients remarquent tout, j’achète des vêtements trois ou quatre fois par année pour créer un roulement.»
Kathy Thibault, pour sa part, est une véritable chasseuse d’aubaines : «Je n’achète rien qui ne soit en solde!» lance la directrice du marketing à la succursale montréalaise de la Société Conseil Mercer. Rabais ou pas, c’est environ 5 000 $ par année qui sont engloutis pour ses besoins vestimentaires au travail — trois fois plus que ce qu’elle dépense pour ses fringues de tous les jours! Une coquette somme, quand on sait que le ménage moyen (2,6 personnes) au Canada consacre 2 325 $ par année aux vêtements... Peu importe : Kathy Thibault estime que porter le tailleur fait tout simplement partie du job : «Ce n’est pas un fardeau pour moi d’être classique et bien mise : c’est simplement une de mes responsabilités envers mon employeur.» Sa collection de tailleurs, coordonnés et chemisiers est-elle en partie remboursée? «Non, tout sort de ma poche. Je ne peux rien demander aux impôts; il n’y a aucune issue fiscale.»
Lorsqu’il est question de fringues, même s’il s’agit de vêtements «de travail», les possibilités de déduction ou d’amortissement d’impôt sont minimes. Les artistes de la scène sont parmi les rares à pouvoir inclure certaines dépenses vestimentaires à leur déclaration, et seulement si un costume a été fabriqué spécialement pour une performance. «Ça ne s’applique pas si vous portez un jean et un t-shirt sur scène», précise Pierre Hébert, conseiller technique à l’Agence des douanes et du revenu du Canada. Les toges portées par les avocats et les juges peuvent être amorties à raison de 20 % de leur coût par année, pendant cinq ans. Un avantage dont ne jouissent pas les infirmières, qui se délestent de quelques centaines de dollars par année pour l’achat d’uniformes. «Des pressions ont été faites pour que les infirmières puissent recevoir un montant de base couvrant une partie de ces dépenses, toujours sans succès», indique Caroline Pinard, infirmière à l’Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal.
Isabelle Jacob, elle, est plutôt choyée. «Ça coûte moins que rien quand tu es dans la construction. C’est le Village des Valeurs all the way!» rigole la soudeuse de 38 ans. Parce que les employeurs fournissent en principe l’équipement de base (casque, gants de soudure, habit de travail, lunettes de protection, etc.), Isabelle ne débourse qu’une centaine de dollars par année en vêtements pour le boulot. «Je m’achète quelques paires de bas de laine et des chandails. Je me fous complètement des couleurs et du style!» Pour des raisons de confort, elle possède son propre casque de soudure, des bottes et un manteau de cuir. Des investissements durables... Son seul vrai problème? Les soutiens-gorge! «C’est fou comme on les maltraite! Ils jaunissent et brûlent en une semaine. Je pourrais facilement dépenser 200 $ par année en soutiens-gorge. Mais j’use les miens jusqu’à la corde.» Gageons que ce n’est pas demain la veille qu’on verra l’attirail féminin inclus à la liste des vêtements fournis par l’entreprise...
La fin de la «gougoune»?
Après des années de laxisme vestimentaire, il semble que nos cousins américains prônent maintenant un retour à une allure plus stricte au travail. On espère ainsi améliorer la performance d’employés ayant adopté une attitude aussi groovy que leurs bermudas. Ce vent de rigueur soufflera-t-il sur le Québec sous peu?
«Le changement se fait déjà ressentir à Montréal, affirme le designer montréalais Philippe Dubuc. Ce n’est que le retour du balancier, selon moi. Avec l’avènement du casual, les gens issus de milieux conservateurs n’ont pas su quoi faire. Au lieu de rechercher des vêtements chic mais confortables, ils ont souvent sorti leur garde-robe de week-end.» Le designer dit parfois se croire dans un centre de jardinage lorsqu’il arpente les tours à bureaux le vendredi après-midi.
À la Société Conseil Mercer, le style décontracté est officiellement accepté depuis 1997. «Nous avons introduit une réglementation sur l’habillement pour répondre aux besoins des employés, indique Marie-Claude Milot, directrice des ressources humaines chez Mercer à Montréal. Il y a des balises à respecter : pas de jeans, pas de chaussures de sport, pas de shorts et pas de bottes de cow-boy!» Son entreprise envisage-t-elle un retour au tailleur? «Ce serait à l’encontre de notre philosophie, qui responsabilise les employés et leur donne beaucoup de liberté. Mais je remarque que certains employés vont d’eux-mêmes vers une apparence plus professionnelle, plus classique. Ils prennent leur carrière en main de cette façon.»
Philippe Dubuc conclut que le resserrement du code vestimentaire provient en partie d’une demande informelle du marché. «On s’attend à un certain standard de qualité dans le monde des affaires. L’image que projetait le Casual Friday ne concordait plus avec les attentes du milieu. On tendait à remettre le professionnalisme des gens en question à cause de leur tenue... Je parle ici des milieux conservateurs; dans des environnements plus libéraux, ça ne s’applique pas. Tout est permis, à un certain degré...» Ouf, les journalistes pourront continuer à écrire en «gougounes» et boxers!