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Vie au travail
Ian Lauzon, coscénariste, La job

Faire La job

Cinq ans après avoir bouleversé le paysage télévisuel britannique, la série The Office, devenue chez nous La job, envahit ce mois-ci le petit écran à l’antenne de Radio-Canada. Sous la forme d’un faux documentaire sur la vie de bureau, le contenu de cette série a été adapté à la réalité québécoise par les scénaristes Ian Lauzon et Jean-Philippe Granger.

Par Pierre Frisko
Photo : Patrice Bériault


Magazine Jobboom
Vol. 8 no. 1 Janvier 2007


Ian Lauzon et Jean-Philippe Granger

Elle présente le quotidien des employés des Papiers Jennings, une entreprise fictive située dans un coin perdu de Côte-Saint-Luc. C’est là qu’on découvre David Gervais, un patron qui frise l’insignifiance, et sa brochette d’employés tous un peu dysfonctionnels à leur façon. Rencontre avec Ian Lauzon, qui livre ici ses réflexions sur son travail et, par la même occasion, sur celui des autres.

Comment avez-vous eu La job?
Je travaillais au montage d’un documentaire lorsque nous avons appris, Jean-Philippe Granger et moi, qu’Anne-Marie Losique avait obtenu les droits d’adaptation de la série britannique The Office. On lui a écrit immédiatement, en lui disant qu’il fallait que ce soit nous qui en fassions l'adaptation! On a passé une audition et on s’est mis à travailler sur-le-champ. J’ai eu La job en étant frondeur, ce qui ne me ressemble pas : j’ai plutôt l’habitude de travailler fort en attendant qu’on me remarque!

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Pourquoi teniez-vous à l’adapter?
Je suis un très grand fan de la série originale, et je l’ai fait découvrir à Jean-Philippe, qui est mon partenaire dans plusieurs projets. Il en est rapidement devenu un spécialiste! C’est une grande responsabilité d’adapter ce que je considère comme un chef-d’œuvre télévisuel. On avait donc beaucoup de pression sur les épaules. La seule attitude possible, c’était d’essayer d’être digne de la série. Trouver l'équilibre entre la loyauté et la liberté, entre la fidélité et la souplesse. Parce que si tu es trop fidèle, trop obsédé par la matière première, ça finit par donner un produit qui est un peu servile, un peu coincé. L’important, c’était de traduire l’esprit, le sens de la série. Tu ne peux pas traduire mot à mot, mais en même temps, tu veux produire le même effet. Jean-Philippe a été fabuleux pour adapter la langue.

Les auteurs de la série originale se sont inspirés de leur propre expérience de travail pour l’écrire. De quoi vous êtes-vous inspirés pour l’adapter?
J’ai une expérience de première main : j'ai travaillé comme correcteur dans un magazine. J’ai connu le climat d’un bureau en période de dégraissage et vécu la psychose collective en période de restructuration, sans sécurité d’emploi. Cela dit, cette réalité est présente dans tous les milieux de travail.

Comment peut-on expliquer le succès de la série originale?
Les auteurs ont mis le doigt sur une souffrance réelle par rapport au travail, tout en utilisant la comédie comme catharsis. Cette souffrance a toujours été là, mais personne n’en parlait de cette façon. Ça fait du bien que la vérité soit dite. C’est une caractéristique de l’être humain de produire des œuvres pour se libérer des chaînes qu’il s’est créées. On doit d’abord cerner le problème, ensuite on écrit, et finalement, on en rit. Et peut-être qu'après on entreprend des actions.

Parlez-nous un peu du patron.
David Gervais est un artiste frustré qui est devenu gérant dans une entreprise où il a un petit pouvoir. Sans être directement méchant, il réussit à terroriser psychologiquement plusieurs personnes. Les gens que je connais qui ont vu la série originale disent tous connaître un patron semblable. Le type vendeur de chars, qui parle une langue de bois et tient des discours de management, qui sait des choses mais ne peut rien dire, avec une familiarité qui cache toujours un rapport hiérarchique oppressant. David Gervais fait du management friendly, et ses pseudo-rapports d’amitié obligent les employés à rire de ses mauvaises blagues. Il est toujours à la limite du harcèlement sexuel ou psychologique.

Comment font les employés pour le supporter?
Les employés endurent parce qu’ils sont vulnérables sur le plan économique. Notre époque est marquée par le pouvoir des entreprises. À l’inverse, le pouvoir des salariés diminue et ceux-ci perdent confiance dans le système et ses filets sociaux. Dans le cas d’un personnage comme Sam, en plus de traduire son insécurité économique, il manifeste une sorte de servilité et s’identifie au pouvoir de son patron. Son épanouissement passe par la reconnaissance que ce pouvoir peut lui donner, si injuste et si absurde soit-il. Louis et Anne prétendent être détachés de l’atmosphère du bureau parce qu’ils sont en train de tomber amoureux l’un de l’autre : tu ne peux pas être en amour et servile, il faut que tu aies ton panache, ton indépendance d’esprit. Ils semblent pouvoir dire : moi, si j’en ai assez, je vais prendre la porte. Le héros, pour le téléspectateur, c’est celui qui lime les chaînes. C’est pour ça que leur histoire est attachante.

Est-ce qu'on aurait pu voir une telle série à la télé il y a 30 ans?
Une série dans laquelle les personnages supportent autant d’inconfort et de harcèlement psychologique, c’est possible seulement dans une société où l’insécurité économique est grande. On n’aurait pas pu voir ça il y a 30 ans, parce que c’était l’époque des libérations, de l’espoir et d’un certain héroïsme des contrepouvoirs. Les gens se seraient dits : «Pourquoi ils ne quittent pas l'entreprise? Arrêtez d’endurer ça, allez, crissez votre camp!»
Yvon Deschamps, dans l’Osstidcho, dépeignait avec génie le petit travailleur aliéné, victime d’un boss supposément cool. Mais le travailleur de Deschamps était un ouvrier inconscient de son aliénation.

La job, c’est une sitcom sur la platitude et le gaspillage de l’existence, ce sentiment de perdre son temps.

Dans La job, on voit des employés de bureau conscients de leur position de servitude, mais incapables de lâcher leur boulot. Parce que cette conscience n’est pas suffisante pour vaincre la peur de se retrouver sans emploi. Il faut bien mettre du beurre sur ses toasts! L’originalité de la série, c’est de montrer ça : des travailleurs conscients qui n’ont pas les moyens financiers ni psychologiques de se libérer de l’inacceptable.

Dans la série, les employés sont amorphes et flânent souvent au travail. Si Lucien Bouchard la regardait, il pourrait dire : «J’avais raison, les Québécois ne travaillent pas assez!» Souhaitez-vous contribuer à ce débat?
Les propos de Lucien Bouchard sont aberrants. C’est le point de vue du patronat. La réalité est beaucoup plus compliquée. En ce moment, la valeur est mise sur la performance au travail. On est dans une idéologie du surtravail. Des gens passent beaucoup plus d’heures au bureau qu'à la maison. Est-ce qu’ils travaillent plus? Paradoxalement, peut-être que non, parce qu’ils cherchent à s’évader au sein même du milieu de travail. Flâner au bureau, c'est une façon de survivre psychologiquement. Dans La job, il y a des scènes où on a l’impression que les gens sont dans les limbes. Il suffit de travailler dans un bureau pour voir ça. Ça part d’un grand malheur : on doit travailler, mais on ne peut pas seulement travailler. Alors on flâne au travail. C’est une sorte de schizophrénie qui en dit long sur la société actuelle.

Quelles différences culturelles avez-vous découvertes entre les milieux d’emploi britanniques et québécois ?
On parle beaucoup de l’humour british, des différences culturelles, mais cette série-là se passe dans un contexte universel. Il ne s’agissait pas d'adapter la culture du travail britannique à la culture du travail québécoise, parce qu’elles sont assez semblables. À la limite, on aurait pu se dire qu’un comportement sexiste comme celui de David Gervais ne passerait pas au Québec, mais ce n’est pas vrai. Là où il fallait adapter, c’était surtout dans les références à la culture populaire, aux chansons, aux humoristes.

En quoi un bureau est-il plus intéressant que la bonne vieille cuisine de téléroman, qui a été critiquée dans les émissions québécoises?
Un bureau n’est pas moins plate qu’une cuisine de téléroman : la platitude a migré de la cuisine au bureau. Les foyers sont de plus en plus désertés et l’ambiance de cuisine du téléroman, on la retrouve dans ce bureau-là. Sauf que les scènes de cuisine à la Dame de cœur, genre «prendrais-tu un p’tit café?», c’était de la grande platitude qui s'ignorait. Dans The Office/La job, on observe la platitude et on en rit!
La job, c’est une sitcom sur la platitude et le gaspillage de l’existence, ce sentiment de perdre son temps lorsqu’on constate qu’on a une vie à vivre et qu’on ne la vit pas. Parce qu’on est pris dans ce trou-là, parce qu’on a peur d’en sortir et d’avoir le courage de ses désirs et de ses rêves. Bref, tout simplement parce qu’on a peur de perdre sa job!


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